Zoétélé en feu : Quand un crime devient prétexte à la haine anti Bamiléké

ZOETELE VIOLENCE C'est le visage d'une fracture ancienne, ravivée et instrumentalisée

Wed, 20 May 2026 Source: www.camerounweb.com

Les violences ont éclaté à Zoétélé après la libération par la justice d’un couple bamiléké suspecté dans le meurtre brutal de Mme Akamba, retrouvée morte fin mars 2026. Cette décision judiciaire a provoqué une vague de colère ayant conduit à des pillages, incendies et attaques ciblant principalement des commerces appartenant à des Bamiléké. Cette situation est considérée comme une dérive communautaire où un crime individuel est utilisé pour alimenter une haine ethnique collective, qualifiée de « Bamiphobie ». Cette hostilité envers les Bamiléké est ancienne, entretenue par des discours politiques et sociaux, et régulièrement marquée par des violences dans le Sud du Cameroun.

Zoétélé en feu : Quand un crime devient prétexte à la haine anti Bamiléké

Une décision de justice a suffi. En quelques heures, la petite ville de Zoétélé, dans la région du Sud, a basculé dans la violence communautaire. Incendies, pillages, commerces dévalisés, familles terrorisées. La communauté Bamiléké paie la facture d'une colère que certains ont soigneusement orientée. Ce qui s'est passé le 19 mai 2026 n'est pas une simple réaction spontanée. C'est le visage d'une fracture ancienne, ravivée et instrumentalisée.

Bibae, fin mars 2026 : un crime qui brise un silence

Le corps de Mme Akamba, une femme de 40 ans, a été découvert dans une broussaille derrière la mairie de Zoétélé, portant des traces de violences extrêmes. Coups, blessures compatibles avec un viol, marques de brûlures laissant supposer une tentative de dissimulation du crime.

Un crime atroce, commis en plein cœur de la ville, à deux pas d'un bâtiment public. La localité est bouleversée. Légitimement.

Les forces de sécurité interpellent rapidement un suspect : le patron des établissements Zoeeis, un homme d'affaires originaire de la communauté Bamiléké, accompagné de son épouse. Les deux sont placés en garde à vue, puis déférés au parquet de Sangmelima. La population de Zoétélé retient son souffle. Elle attend que la justice fasse son travail.

Elle n'attendait pas ce qui allait suivre.

19 mai 2026 : la décision qui met le feu aux poudres

Le parquet de Sangmelima remet en liberté le couple. Les raisons exactes de cette décision insuffisance de charges, vice de procédure, liberté provisoire n'ont pas été officiellement communiquées au moment des faits. Mais dans une ville où la mort de Mme Akamba a laissé des plaies ouvertes, la nouvelle tombe comme une étincelle sur de l'huile.

En quelques heures, la situation dégénère.

Des habitants en colère convergent vers la résidence du couple. La maison est saccagée, pillée, puis incendiée. Des publications sur les réseaux sociaux montrent des flammes dans la nuit de Zoétélé. Peu après, d'autres groupes s'attaquent aux commerces. Pas aux commerces de n'importe qui. Ceux des "étrangers". Ceux des Bamiléké.

Les témoignages qui circulent sont nets : des sacs de sel, de sucre, de riz emportés. Des boutiques vidées. Des commerçants originaires de l'Ouest qui baissent précipitamment leurs rideaux de fer, par peur d'être pris pour cibles. Et, détail qui dit tout sur l'état de l'État ce soir-là : ni policiers ni gendarmes visibles dans les rues.

La mécanique du glissement : du crime à la chasse

Il faut s'arrêter ici. Parce qu'entre l'assassinat de Mme Akamba et le pillage des boutiques Bamiléké, il y a un saut logique qui n'a rien de spontané.

Un homme est suspecté d'un crime. Son épouse aussi. Tous deux appartiennent à la communauté Bamiléké. La justice les libère provisoirement ou définitivement, peu importe pour la foule. Et soudain, c'est toute la communauté qui devient coupable. Tous les commerçants de l'Ouest installés à Zoétélé deviennent des cibles. Leurs boutiques, leurs stocks, leurs familles tout est légitime à attaquer.

C'est la logique de la responsabilité collective. C'est la logique tribale dans sa forme la plus dangereuse. Et selon des sources sur place, cette logique n'a pas émergé seule. Le sous-préfet de Zoétélé aurait, selon ces mêmes sources, instrumentalisé la situation pour alimenter les tensions contre la communauté Bamiléké. Ces accusations, non encore vérifiées par une source officielle, sont suffisamment graves pour mériter une enquête.

Un scénario déjà vu : le Dja-et-Lobo, terre de fractures récurrentes

Ce qui s'est passé à Zoétélé n'est pas une anomalie. C'est une répétition.

En mai 2023 à Sangmelima, des violents affrontements intercommunautaires ont opposé des autochtones du Sud à des commerçants de l'Ouest. Tout était parti d'une dispute entre un commerçant Bamoun et son vendeur ambulant. À l'annonce du décès de ce dernier, la tension a embrasé le marché principal, des boutiques ont été saccagées et pillées, et des messages hostiles ont été scandés : "Rentrez chez vous."

Un témoin direct rapportait alors que 60% des boutiques et biens détruits appartenaient à des Bamiléké, et 25% à des Bamoun. Le gouverneur de la région avait promis un plan de réparation. Les pilleurs, eux, n'avaient pas été arrêtés.

Entre 2018 et 2024, des populations se sont levées à plusieurs reprises à Sangmelima pour détruire, piller et incendier des commerces appartenant à des allogènes principalement des Bamiléké et des Bamoun pourchassés et sommés de rentrer chez eux. La réponse de l'État ? Le silence. L'impunité garantie.

Le schéma est toujours le même : un incident déclencheur, une colère réelle ou fabriquée, un déversement sur la communauté bamiléké présente, et une absence remarquable des forces de l'ordre.

La "Bamiphobie" : une haine avec un nom, une histoire, et des complices

Il faut appeler les choses par leur nom.

La haine anti-Bamiléké appelée "Bamiphobie" est la discrimination et l'hostilité manifestées à l'encontre des Bamiléké en tant que groupe ethnique au Cameroun. Née à l'époque coloniale, elle s'est développée et continue d'exister.

Aujourd'hui encore, des discours aux relents ethniques décrivent les Bamiléké comme un groupe "envahissant", "dominateur" ou "incontrôlable". Le cliché d'un peuple avide de réussite économique a alimenté jalousies et tensions, renforçant un climat de méfiance et d'hostilité. Dans le sud du Cameroun, des commerçants bamiléké et bamouns ont dénoncé des attaques ciblées, parfois meurtrières, sans que l'État ne condamne fermement ces actes.

Ce n'est pas de la politique. Ce n'est pas du débat. C'est de la persécution documentée, répétée, et largement impunie.

Le philosophe Achille Mbembe, l'une des grandes voix intellectuelles africaines, a qualifié cette fixation "d'obsession anti-Bamiléké instrumentalisée en technologie de pouvoir." C'est précisément ce qu'on observe à Zoétélé : la mort d'une femme un crime réel, une douleur réelle transformée en outil pour remettre à leur place des commerçants qui osent réussir loin de leur région d'origine.

Ce que révèle l'absence des forces de l'ordre

Les publications circulant le 19 mai au soir sont unanimes sur un point : quand les pillages ont lieu, quand la résidence brûle, quand les boutiques sont vidées il n'y a personne. Ni policiers ni gendarmes.

Cette absence n'est pas anodine. Dans un État qui fonctionne, des forces de l'ordre se déploient pour protéger les personnes et les biens, indépendamment de l'appartenance ethnique des victimes. Quand elles ne le font pas, deux hypothèses émergent : soit elles ne peuvent pas, soit elles ne veulent pas.

Dans le contexte de Zoétélé ce soir-là, et au regard des accusations portant sur le rôle du sous-préfet, la deuxième hypothèse mérite d'être posée publiquement.

L'affaire Akamba ne doit pas mourir deux fois

Mme Akamba a été tuée une première fois fin mars. Son corps brûlé dans une broussaille, comme pour effacer la trace d'un crime. Elle risque d'être tuée une deuxième fois si son meurtre devient, dans la mémoire collective, non pas l'histoire d'une femme assassinée dont les assassins doivent répondre devant la justice, mais le prétexte d'une expédition punitive ethnique.

La justice doit poursuivre l'enquête sur sa mort. Les suspects, libérés par le parquet de Sangmelima, ne sont pas nécessairement innocents. Une remise en liberté n'est pas un acquittement. Le dossier reste ouvert. Les investigations continuent ou devraient continuer.

Mais les auteurs des pillages et des incendies du 19 mai doivent aussi répondre. Les responsables politiques et administratifs qui ont laissé faire ou pire, encouragé doivent être identifiés et poursuivis.

Ce n'est pas demander l'impossible. C'est demander un minimum.

Zoétélé, miroir d'un Cameroun qui trébuche sur sa propre diversité

Le Cameroun aime se présenter comme "l'Afrique en miniature" un pays de 280 ethnies qui cohabite dans une paix relative. Cette image n'est pas entièrement fausse. Mais elle cache des fractures que les crises successives économique, politique, sécuritaire ont rendues de plus en plus profondes.

La communauté Bamiléké, estimée à environ 25% de la population nationale, est aussi l'une des plus dispersées sur le territoire. Commerçants, entrepreneurs, enseignants. Ils sont partout au Cameroun. Et partout, une partie de la société locale les regarde avec une suspicion qui mêle jalousie économique, ressentiment historique et manipulation politique.

Ce n'est pas le problème des Bamiléké. C'est le problème du Cameroun.

Tant que l'État traitera ces violences par le silence, tant que les pilleurs rentreront chez eux avec leurs sacs de riz et leur impunité, tant qu'un sous-préfet pourra instrumentaliser une mort de femme pour exacerber des haines communautaires sans être rappelé à l'ordre, ce cycle recommencera. À Zoétélé aujourd'hui. Ailleurs demain.

Mme Akamba méritait justice. Elle mérite toujours justice. Mais cette justice ne peut pas naître du pillage, de l'incendie, et de la honte d'un pays qui regarde ses propres citoyens se faire chasser de leurs commerces pendant que personne ne vient.

BBlaise Etongtek

Source: www.camerounweb.com