Des cargaisons saisies, des suspects arrêtés, des communiqués triomphants… Mais derrière la façade des succès annoncés, Jeune Afrique révèle une réalité bien plus trouble : des substances saisies qui se volatilisent, des agents corrompus, et une chaîne de commandement qui peine à se purger elle-même.
Saisir la drogue ne suffit pas. Encore faut-il qu'elle reste dans les scellés. C'est là que le bât blesse au Cameroun, et c'est précisément ce que révèle Jeune Afrique dans une enquête qui fait l'effet d'une bombe dans les milieux sécuritaires camerounais.
Selon les informations exclusives du magazine panafricain, une affaire embarrassante a récemment contraint le délégué général à la Sûreté nationale, Martin Mbarga Nguélé, à limoger un responsable de la police judiciaire du Littoral. Le motif : une enquête interne ayant établi la disparition de scellés de drogue saisis en 2025. La valeur des substances détournées ? Environ 600 millions de francs CFA. Des produits stupéfiants qui, au lieu d'être détruits sous supervision officielle, auraient été réinjectés dans les circuits de revente sur le marché noir. En d'autres termes, la drogue confisquée serait revenue dans la rue, via les mains mêmes de ceux chargés de l'en extraire.
Ce n'est pas un cas isolé. Jeune Afrique rappelle qu'un précédent similaire avait éclaté en 2023, impliquant cette fois un ancien responsable de la police des frontières à l'aéroport international de Douala — aujourd'hui incarcéré. Deux affaires en trois ans, dans le même corps, dans la même ville. Le schéma est préoccupant : l'aéroport de Douala, principal point d'entrée des cargaisons illicites, est aussi le théâtre de compromissions internes qui fragilisent l'ensemble du dispositif de lutte antidrogue.
Ces révélations posent une question que les autorités camerounaises ne peuvent plus éluder : à quoi sert l'interception si la chaîne de garde est elle-même poreuse ? La destruction publique de 2,5 tonnes de stupéfiants le 24 février dernier à Douala, saluée comme un succès historique, prend une couleur différente à la lumière de ces faits. Car si les grandes saisies font les manchettes, les fuites silencieuses, elles, ne sont découvertes que lorsqu'un agent est pris la main dans le sac.
Le problème dépasse les individualités. Selon des sources sécuritaires citées par Jeune Afrique, la multiplication des flux de drogues à travers les infrastructures camerounaises — port autonome de Douala, aéroport international — a créé un écosystème de tentations permanent pour des agents mal rémunérés, exposés à des fortunes considérables en transit. La cocaïne saisie en janvier 2026 à bord d'un cargo battant pavillon camerounais dans l'Atlantique était estimée à près de dix tonnes. À ce niveau de valeur marchande, les capacités de corruption des réseaux trafiquants dépassent souvent les moyens de résistance des institutions.
L'enjeu n'est donc plus seulement opérationnel — combien de kilos interceptés, combien de suspects arrêtés. Il est structurel. Tant que la chaîne de traitement des saisies n'est pas hermétiquement sécurisée, de l'interception jusqu'à la destruction, le Cameroun continuera d'offrir aux cartels une fenêtre d'opportunité rare : faire recycler leur propre marchandise par les autorités censées la détruire.
La question que pose Jeune Afrique est cinglante, et elle mérite réponse : au-delà des conférences de presse et des incinérations médiatisées, les réseaux sont-ils réellement démantelés — ou seulement momentanément perturbés ?