Longtemps présentée comme une initiative visant à lutter contre la corruption et le détournement de deniers publics, l'Opération épervier se révèle aujourd'hui comme étant une arme qui a servi au président Paul Biya d'éliminer ses adversaires politiques et intimes.
COMMENT PAUL BIYA RÉGLAIT SES COMPTES POUR SON INITIATIVE PAYS PAUVRE ET TRÈS ENDETTÉ (PPTE)
Le président Paul Biya visait le pressant point d’achèvement de l’initiative renforcée des pays pauvres très endettés (PPTE). Date butoir : le 28 avril 2006.
Il fallait casser la baraque. L’initiative PPTE ouvrait l’accès à un allègement de dette de plus de 700 milliards de francs CFA, soit 27 % de la dette du pays.
Les institutions de Breton Woods voulaient un « acte de bonne volonté » supplémentaire, une sorte d’humiliation additionnelle. Le palais d’Étoudi a alors lancé son opération mains propres — avec le conseil de « l’expert du FMI » qui sera lui-même rattrapé dans une vague ultérieure de voleurs de deniers publics : l’honorable fuyard Lazare Essimi Menye alias Emmanuel Essimi Menye, ministre délégué aux finances à la culotte et éternel habitant du Yaoundé Hilton.
Sauf qu’en pratique, la liste des candidats à la prison est dressée comme un réaménagement ministériel. Ce n’est pas la liste des plus grands voleurs. C’est une liste politique. Une liste de comptes à régler de M. Paul Biya, allant jusqu’à s’inspirer de l’équilibre régional.
On vous arrête, puis, magistrats, auxiliaires, ennemis et contrôleurs se débrouillent à fournir des preuves. Pas si compliqué. Dans le système Biya, « tout le monde est grand voleur ».
On a déjà évoqué le cas du ministre Urbain Olanguena Awono, arrêté pour avoir fait le « chaud gars » devant la First Lady Chantal Biya.
La trame de l’ancien patron du FEICOM Emmanuel Gérard Ondo Ndong n’en est pas si éloignée. Il écopa de prime abord d’un demi-siècle de prison pour détournements avec confiscation de biens sur « hautes instructions ». Et pour cause. Il s’était montré particulièrement généreux « dans le dos du chef » dans la construction de la villa présidentielle sise au Carrefour Golf à Yaoundé. On en aurait « kongossé » le chef. On lui a dit que le DG fricotait avec sa truculente belle-mère, ce que M. Paul Biya prit comme un manque de respect intolérable. Ce qui a justifié les 50 ans de prison initiaux. Il se dit que M. Biya, furieux, a reversé la fameuse villa du Golf — construite, disais-je, avec l’aide trop généreuse de Ondo Ndong — dans le domaine public.
C’est que, nul n’a oublié un précédent notoire. L’ancien ministre des Mines, André Bello Mbélé, avait été rossé à – presque - mort par des pros des services spéciaux « parce qu’il ne voulait pas laisser tranquille la même belle-mère ». L’ancien ministre fut évacué en France aux frais de la princesse. Il y mourut. On avait prétendu que le ministre en fonction avait fait l’objet de subite hémiplégie causée par une crise d’hypertension. Faux. Il avait été passé à tabac par la barbouzerie du beau-fils présidentiel qui n’appréciait pas son insistance à « coller » sa belle-mère — pas encore mariée (en 1997) à l’ancien sous-préfet…
L’ancien patron de la SIC, Gilles Roger Belinga qui a été libéré n’est pas seulement l’équation tribale de l’opération Épervier - il est Bulu d’Ébolowa. Le polytechnicien - arrêté quelques jours seulement après la dédicace son livre à la gloire de M. « Paul Biya, l’homme qui a changé le Cameroun » - avait piloté la Cameroon Hotel Corporation (CHC), la success story derrière la construction de l’immeuble Hilton de Yaoundé. Il est, malheureusement, devenu la preuve retentissante de l’échec du régime Biya.
Entre autres entreprises du très riche secteur productif de l’État décapitées par le régime Biya une par une, le polytechnicien Ékang a, quant à lui, enterré le projet prometteur de Société Immobilière du Cameroun (SIC) que le président Ahmadou Ahidjo destinait à s’élargir rapidement pour fournir aux fonctionnaires et autres cadres de la classe moyenne le moyen de se loger confortablement et à prix abordables dans toutes les provinces.
M. Biya a sans doute puni le pitoyable malchanceux du fait qu’il lui renvoyait sa propre image d’échec ethnique. Le point d’achèvement ayant définitivement transformé en avril 2006 l’ancien pays à revenu intermédiaire en pays pauvre, très endetté et assumé fut, tout compte fait, le plus vibrant des messages de l’incompétence notoire du régime de l’inamovible Sorbonnard (je vous suggère ma vidéo en lien offrant une meilleure compréhension de la sécurocratie de Yaoundé)...
Jean-Marc Soboth