Franck Biya menait déjà discrètement des affaires réservées
La révision constitutionnelle du 4 avril 2026 au Cameroun est marquée par le rétablissement du poste de vice-président. Contrairement à certaines interprétations, cette réforme ne viserait pas immédiatement à organiser la succession de Paul Biya, mais plutôt à lui permettre de se faire assister dans ses fonctions, tout en gardant un contrôle total sur le pouvoir. Cette évolution pourrait indirectement préparer le terrain à son fils, Franck Biya, dans un contexte inspiré notamment du modèle équato-guinéen de succession de père en fils.
LE VICE-PRÉSIDENT D’APRÈS M. PAUL BIYA…
Il y a eu jusque-là moult exégèses de la révision constitutionnelle adoptée par le parlement camerounais le 4 avril 2026 et réinstituant, tout à coup, le poste de vice-président de la République.
Si le projet de révision a été défendu par le Garde des Sceaux, Laurent Esso — l’un des plus proches amis du chef de l’État, M. Paul Biya —, c’est qu’au-delà de toute analyse, il provient directement de son initiateur, M. Biya — 93 ans et bientôt 44 années à la tête de l’État. Mais contrairement à ceux qui y voient la manœuvre enclenchant directement la succession de M. Biya, ce dernier ne se voit pas hors du Palais de sitôt.
M. Biya n’envisage à travers cette réforme que la perspective de se faire assister et suppléer par plus jeune dans la plupart des activités présidentielles nécessitant un effort physique soutenu : rencontres internationales, apparitions publiques épuisantes, diverses audiences avec les corps diplomatiques. Il lie le vice-président à son pouvoir nominatif et à son propre mandat pour contrôler son ambition. Il l’envisage comme une assurance-vie en cas de décès.
Il se peut donc que les exégètes se soient plantés partiellement.
L’intention réelle du chef d’État camerounais est, pour l’instant, de s’aménager le douillet chemin du pouvoir à vie.
On l’a vite compris. S’il n’est pas contraint à changer d’avis par la pression — il émerge déjà un faux débat sur de soi-disant préférences Ekang —, la personne désignée ne relèvera pas des équilibres politiques traditionnels. Il s’agit de l’homme qui, depuis les années-Covid, est le plus proche du chef de l’État : son fils Franck Emmanuel Olivier Biya. C’est l’homme adoubé par la France d’Emmanuel Macron quasiment contre l’assentiment de son père.
Franck Biya menait déjà discrètement des affaires réservées. Il veille sur son père. Les affaires réservées relèvent en principe d’une division sans visage au palais. Le système avait été refait par le chef de l’État en 2011 afin de « cloisonner » les dossiers sensibles, les excluant du champ de compétence du secrétaire général Ferdinand Ngoh Ngoh. Cette division, avec le protocole d’État et presque tout ce qui est important au Palais, relève dès lors du cabinet civil réformé du diplomate Samuel Mvondo Ayolo.
Qui ne s’en souvient ? Il avait clairement été question de la future vice-présidence au Cameroun lors du dernier voyage du vice-président de la Guinée Équatoriale, Téodoro Nguema Obiang Mangue le 19 novembre 2025. Deux heures de séance de travail marathon de M. Biya himself avec « Teddy » flanqué de sa seule pile de documents. Un tête-à-tête sans précédent.
Le vice-président équato-guinéen était, rappelons-le, le tout premier et seul « homme d’État africain » reçu par M. Biya immédiatement après sa réélection en octobre 2026. S’ensuivit une séance des cadeaux généralement réservée aux « blancs ». Des présents remis en mains propres par un M. Biya, manifestement satisfait de « l’expertise » du dynamique VP Fang. Par convenance diplomatique, le VP livra plutôt à la presse du perron une discussion sur la « coopération commerciale », imaginaire entre les deux pays voisins.
Envoyé par son père Téodoro Obiang Nguema Mbasogo (83 ans et 46 ans au pouvoir), « Teddy » était venu expliquer son travail de VP à M. Paul Biya, dit-on. À travers lui, M. Biya rêve déjà pour son fils. Avec une petite nuance. M. Biya n’aurait pas encore totalement adhéré à l’idée (française) d’une succession filiale au trône même si elle devient techniquement inéluctable au cas où.
L’idée viendrait-elle peut-être du père Obiang Nguema Mbasogo observant les difficultés motrices de son « grand-frère » en public ? — M. Biya serait l’homme qui entraina Malabo dans le franc CFA à la demande de la France. Le contenu du rapport Président/Vice-président en Guinée Équatoriale consisterait en un partage de tâches entre le père et le fils. Avec le fils, on ne risque rien a priori.
Le jeune Nguema Obiang s’occupe de tout ce qui exige de l’énergie physique. Son père gère les « dossiers lourds » ; les dossiers d’État plus sensibles, ceux ne nécessitant pas des voyages à l’étranger ou des débauches substantielles d’énergie.
Une telle réforme est une incongruité certes. La rédaction en est un énorme bricolage aux apparences cohérentes. Le vice-président devrait bénéficier d’un mandat électif ainsi que l’a rappelé, entre autres, le courageux Sénateur René Zé Nguélé. Pour qui connaît M. Paul Biya — qui, en général, se fait rédiger ses textes constitutionnels à Paris —, le seul fait qu’il soit contesté pourrait être l’élément de motivation final. Seul le fuitage change parfois les destins.
C’est que, M. Biya tient à montrer aux Camerounais qu’il est le patron, le seul. Il fait ce qu’il veut, quand il veut. Il ruse en faisant l’impotent. Il punit les contestations. Il fait valider ses réformes auprès d’une chancellerie. Il méprise ses compatriotes. Il sait qu’ils ne peuvent rien contre lui en dehors de la criaillerie dans leur terrain de prédilection : les réseaux sociaux.
J’imagine ce qui se dirait si M. Biya n’avait pas été diplômé en droit (la Sorbonne, Paris) et de science politique (Sciences Pô Paris) — c’est un « spécialiste en droit » disait Maurice Kamto lors d’une interview sur STV. M. Biya est politologue. Si ce n’était pas le cas, on aurait abondamment glosé sur son illettrisme. N’est-ce pas ?
Dans la logomachie habituelle, on dénonce une démocratie en panne. Toujours cette lecture étriquée basée sur notre académisme français. Nous courons de toutes nos forces dans le sac. On veut atteindre la « perfection française ». Notre seul horizon ? Réussir une copie tropicale du système semi-présidentiel semi-parlementaire français. L’empêcheur de réaliser ce projet de modernisation est M. Biya, pur produit du même académisme parisien.
Réfléchissons-y ensemble. Si M. Biya ne réalise pas le système démocratique qu’on nous a enseigné à l’Université, c’est parce qu’il sait pertinemment que rien ne peut l’empêcher de refuser de le faire. C’est ici où se situe l’insuffisance.
M. Biya sait que « la démocratie française » consacre, in fine, une monarchie présidentielle. On en a tropicalisé le mécanisme. Ça s’appelait présidentialisme renforcé ou quelque chose du genre, dont le seul rôle est de « protéger d’abord les intérêts français » en faisant semblant. Les contre-pouvoirs constitutionnels (législatif et judiciaire) lui sont subordonnés.
Le système favorise le pouvoir jouissif taillable à souhait. Il en profite. Tout dépend de lui. Il lui suffit d’entretenir un bon contact avec la France. Dites donc. N’importe qui à sa place irait s’installer pour la vie au Palais. Du moins tant et aussi longtemps que tout le pouvoir y dépendra du bon vouloir d’un individu.
Ce n’est pas M. Biya qui est le problème dans le fond. C’est l’étendue des « pouvoirs discrétionnaires » du singe académique de la France qui est la cause. Il faudrait penser un système original capable d’éjecter quiconque, aussi spectaculairement incompétent, aura un jour envie de s’éterniser au pouvoir au détriment d’un pays dont les fils se déchirent.
Notre système constitutionnel sans véritable contre-pouvoir ne vaut rien.
J.-M.S.