La presse camerounaise vient de franchir un cap. Ce lundi 6 avril 2026, l'hebdomadaire panafricain bilingue L'Avenir, dirigé par Zéphirin Koloko, consacre sa Une entière — la N°390 — à la question qui obsède désormais toutes les chancelleries, tous les salons politiques et tous les chaumières du pays : qui sera le premier Vice-Président de la République du Cameroun ? Et le journal n'y va pas par quatre chemins. Sous le titre en lettres rouges écarlates «ET SI C'ÉTAIT LUI ?», trône la photo d'un homme que beaucoup évitaient encore de citer à voix haute : Franck Emmanuel Biya, fils aîné du Chef de l'État.
L'Avenir ose ce que d'autres taisent
Dans le landerneau médiatique camerounais, où la prudence est souvent de mise lorsqu'il s'agit d'évoquer les affaires familiales du palais d'Etoudi, la Une de L'Avenir fait l'effet d'un pavé dans la mare. En mettant explicitement le nom et le visage de Franck Emmanuel Biya en couverture, accompagnés de cette question rhétorique aussi simple que vertigineuse, le journal de Zéphirin Koloko dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas depuis l'ouverture du congrès le 2 avril dernier.
Selon L'Avenir, «au sein de l'opinion, un nom revient avec insistance pour occuper cette prestigieuse fonction : Franck Emmanuel Biya». Une formulation qui ne prend pas position, mais qui photographie fidèlement l'état des conversations dans les rues de Yaoundé, les bureaux de l'administration et les réseaux sociaux camerounais depuis que la création du poste de Vice-Président est devenue une réalité constitutionnelle.
Les chiffres du vote rappelés
Le journal revient également sur les chiffres du vote historique du 4 avril. Sur 223 législateurs ayant pris part au scrutin, 205 ont voté pour le projet de loi, 16 ont voté contre et 2 votes étaient absents. Une majorité écrasante qui confirme la mainmise du RDPC sur le Parlement, et qui a permis au projet de loi — défendu en séance par le Ministre de la Justice et Garde des Sceaux Laurent Esso — de passer sans encombre majeur.
Pendant des années, évoquer Franck Emmanuel Biya dans le contexte de la succession présidentielle relevait presque du tabou dans les médias camerounais. Le mouvement des «Franckistes», qui milite activement pour son accession au sommet de l'État, était regardé avec condescendance ou inquiétude selon les camps. Les analystes les plus sérieux, y compris Jeune Afrique, jugeaient l'hypothèse «peu probable» en raison de l'absence totale d'expérience politique du personnage et du risque de succession dynastique que cela représentait.
Mais voilà que la presse camerounaise grand public franchit le pas. Et si L'Avenir pose la question en couverture, c'est que la question est posée partout ailleurs — en privé, en sourdine, avec toute la prudence que commande la politique camerounaise. La nomination d'un Vice-Président étant un acte souverain du Président de la République, sans consultation, sans contrainte constitutionnelle de profil ou d'expérience, le fils du Chef de l'État est juridiquement aussi éligible que n'importe quel autre citoyen camerounais.
Dans l'histoire de la presse camerounaise, certaines couvertures marquent les esprits et entrent dans les mémoires. Celle de L'Avenir du 6 avril 2026 pourrait bien en faire partie. Non pas parce qu'elle révèle quelque chose d'officiel — Franck Biya n'a fait aucune déclaration publique sur le sujet — mais parce qu'elle cristallise un moment : celui où la question de la succession dynastique au Cameroun est sortie des cercles confidentiels pour entrer dans le débat public assumé.
«Et si c'était lui ?» La question restera sans réponse officielle jusqu'à ce que Paul Biya décide de lever le voile. Mais elle est désormais posée. Et dans la politique camerounaise, une question posée en Une d'un journal n'est jamais tout à fait innocente.