Vice-Présidence et crise anglophone : Dieudonné Essomba pose les termes d'un dilemme douloureux

Mini Dieudonne Essomba Image illustrative

Mon, 6 Apr 2026 Source: www.camerounweb.com

Il y a des questions que les politiques évitent et que les intellectuels ont le devoir de poser. Sur le plateau de Vision4, dans l'émission Club d'Élites, l'économiste et essayiste camerounais Dieudonné Essomba a choisi de regarder en face l'une des équations les plus complexes de la période que traverse le Cameroun : la création du poste de Vice-Président peut-elle contribuer à apaiser la crise anglophone qui ensanglante les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest depuis bientôt dix ans ? Sa réponse est celle d'un homme de rigueur : peut-être. Mais à quel prix ?

Dieudonné Essomba concède d'emblée la part de vérité contenue dans l'hypothèse d'un Vice-Président anglophone. «Peut-être, comme le supposent certains, si le poste est confié à un anglophone. Dans ce cas, on peut penser que les anglophones qui se plaignent d'être marginalisés pourraient y trouver un argument pour se sentir pris en compte», analyse-t-il avec une précision chirurgicale.

La logique est recevable. Nommer un ressortissant du Nord-Ouest ou du Sud-Ouest au sommet de l'exécutif camerounais enverrait un signal symbolique fort à des populations qui, depuis des décennies, se sentent reléguées aux marges du pouvoir central. Dans un pays où l'équilibre régional est une boussole politique permanente, la vice-présidence anglophone représenterait la main tendue institutionnelle la plus haute jamais offerte depuis la réunification de 1972.

Là où la réflexion de Dieudonné Essomba devient particulièrement précieuse, c'est dans ce qu'il identifie comme la contrepartie inévitable d'une telle nomination. «Il y a malheureusement aussi une contrepartie : la sédimentation, la division», avertit-il. Un mot — sédimentation — qui dit tout. Confier la vice-présidence à un anglophone, c'est aussi, potentiellement, cristalliser une ligne de fracture identitaire au sein même des institutions de la République. C'est institutionnaliser l'idée que certains postes sont réservés à certaines communautés — un précédent dont les conséquences sur le long terme pourraient s'avérer aussi destabilisatrices que bénéfiques.

Le raisonnement rejoint ce que les spécialistes du fédéralisme et du consociationalisme appellent le risque de l'ethnicisation du pouvoir : à trop vouloir répondre aux revendications identitaires par des quotas institutionnels, on renforce paradoxalement les identités communautaires au lieu de les transcender.

La conclusion de Dieudonné Essomba est d'une honnêteté intellectuelle rare dans le débat public camerounais, souvent enclin aux certitudes tranchées : «Le poste de Vice-Président pourrait éventuellement atténuer certains aspects de la crise anglophone, tout en créant d'autres.» Ni solution miracle, ni fausse piste absolue. Un remède partiel, porteur de ses propres effets secondaires.

Cette nuance dit quelque chose d'essentiel sur la nature profonde de la crise anglophone : elle ne se résoudra pas par un seul geste institutionnel, aussi symboliquement fort soit-il. Dix ans de guerre, des milliers de morts, des centaines de milliers de déplacés, des villes fantômes — ces réalités-là exigent bien plus qu'une nomination. Elles exigent un dialogue sincère, une justice transitionnelle, une décentralisation réelle et une volonté politique durable de s'attaquer aux causes profondes d'un conflit que la nomination d'un Vice-Président anglophone pourrait tout au plus atténuer en surface, sans en guérir les racines.

Dans un contexte où beaucoup d'acteurs politiques et médiatiques ont tendance à présenter la vice-présidence anglophone comme la panacée à la crise des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, l'intervention de Dieudonné Essomba sur Vision4 est un salutaire rappel à la complexité. Le Cameroun a besoin de voix comme la sienne — celles qui refusent les raccourcis, qui acceptent la contradiction et qui osent dire que les bonnes intentions institutionnelles peuvent produire de mauvais résultats si elles ne sont pas accompagnées d'une vision politique globale et cohérente.

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