Derrière la bataille entre Opalm, Socapalm et les raffineurs, ce sont des milliers de petits producteurs ruraux qui pourraient payer le prix fort. Jeune Afrique révèle comment les accords signés à leur insu avec Opalm les mettent en danger.
On parle beaucoup des tonnes, des quotas, des investissements en milliards de francs CFA. Mais dans les plantations de l'arrière-pays camerounais, une tout autre réalité se joue. Celle des 255 571 tonnes d'huile produites chaque année par les villageois – soit plus que l'apport industriel de la Socapalm (191 413 tonnes) – et des milliers de familles qui en vivent. Or, Jeune Afrique révèle que ces petits producteurs pourraient être les premières victimes collatérales de la guerre que se livrent Opalm et les raffineurs.
Une révélation exclusive de Jeune Afrique : dans plusieurs localités de la région du Centre, notamment autour d'Eséka, des agents d'Opalm ont prospecté ces derniers mois des groupements de petits producteurs pour leur faire signer des contrats d'approvisionnement exclusifs. La méthode ? Des promesses d'achat à un prix légèrement supérieur au tarif officiel (550 F CFA le kilo) et des avances en espèces. Mais, selon nos informations, ces contrats n'ont pas été soumis à l'arbitrage du comité de régulation, comme l'exige pourtant la réglementation.
« On nous a dit que c'était pour nous aider à moderniser nos plantations. On a signé parce qu'on avait besoin d'argent pour la rentrée scolaire », témoigne un planteur du village de Malombo, joint par Jeune Afrique. « Mais maintenant, on nous interdit de vendre à Socapalm, qui était notre acheteur historique. On ne sait pas à qui obéir. »
L'affaire prend une tournure plus grave encore quand on s'intéresse au rôle de la Socapalm, qui contrôle 90 % de la production locale grâce à ses conventions avec les petits producteurs. Jeune Afrique a pu consulter une note interne, confidentielle, émanant de plusieurs raffineurs et adressée au ministère du Commerce. Celle-ci accuse la Socapalm d'avoir « sciemment sous-déclaré ses stocks disponibles » au comité de régulation, pour réserver secrètement une partie de sa production à Opalm.
En 2024, la Socapalm ne déclarait que 106 700 tonnes à l'instance compétente, tandis que les importations atteignaient 129 946 tonnes pour un coût de 94,8 milliards de F CFA. « Si la Socapalm livrait tout ce qu'elle produit réellement, on n'aurait pas besoin d'importer autant, et les petits raffineurs auraient leur matière première », fulmine un industriel.
Sur le terrain, la situation devient explosive. Dans les régions du Sud-Ouest, où la CDC (Cameroon Development Corporation) est exsangue à cause du conflit anglophone, les petits producteurs se tournent désormais vers Opalm. Mais dans le Centre, les planteurs restent liés à Socapalm par des contrats parfois abusifs.
« On est pris en étau, résume un responsable d'une coopérative agricole de la région d'Eséka. D'un côté, Opalm nous propose un meilleur prix mais on ne sait pas si l'entreprise tiendra dans la durée. De l'autre, Socapalm nous menace de rupture de contrat si on livre ailleurs. Et pendant ce temps, les raffineurs, qui sont nos clients finaux, risquent de mettre la clé sous la porte. »
Jeune Afrique a appris que plusieurs ONG de défense des droits paysans préparent un recours collectif pour dénoncer « l'absence de transparence dans la signature des contrats entre Opalm et les communautés ». Elles réclament l'organisation d'états généraux de la filière huile de palme, associant petits producteurs, industriels et autorités.
« Ce qui se joue aujourd'hui, ce n'est pas seulement une guerre entre gros bonnets, c'est l'avenir de centaines de milliers de familles paysannes, conclut un expert agricole. Si le gouvernement ne tranche pas vite, on risque des mouvements sociaux dans les zones rurales. Et ça, personne ne le souhaite. »