— Le ménage est en cours à l'Assemblée nationale du Cameroun, et les premières découvertes sont stupéfiantes. Selon des informations exclusives parvenues à notre rédaction, l'audit lancé par le nouveau Président de l'Assemblée nationale, Théodore Datouo, depuis son installation à la tête de l'institution parlementaire en mars dernier, a déjà produit des résultats explosifs : 97 employés fictifs ont été détectés au sein du cabinet de l'ancien président Cavaye Yéguié Djibril, et 53 autres employés fictifs ont été identifiés au Secrétariat Général de l'institution. Soit un total provisoire de 150 fantômes sur la masse salariale de l'Assemblée nationale du Cameroun.
Le chiffre est vertigineux. 150 personnes percevant un salaire sur les fonds publics sans jamais avoir mis les pieds dans les locaux de l'Assemblée nationale — ou du moins sans y exercer la moindre fonction réelle. Dans un pays qui invoque régulièrement les contraintes budgétaires pour justifier la prorogation des mandats municipaux ou retarder les élections législatives, l'existence de 150 postes fictifs au sein même de la chambre basse du Parlement dit quelque chose d'accablant sur la gestion des deniers publics sous l'ancienne direction.
Ces employés fantômes représentent des masses salariales versées mensuellement, des cotisations sociales prélevées, des primes et indemnités distribuées — le tout sans aucune contrepartie en termes de travail effectif. Sur des années, voire des décennies, la facture pourrait se chiffrer en dizaines, voire en centaines de millions de francs CFA détournés des finances publiques sous couvert de rémunération salariale.
La concentration des employés fictifs dans le cabinet de Cavaye Yéguié Djibril — l'homme qui a présidé l'Assemblée nationale pendant plus de trois décennies avant d'être remplacé par Théodore Datouo en mars 2026 — est un signal particulièrement lourd. Avec 97 fantômes détectés dans son seul cabinet, l'ancien président de l'Assemblée nationale se retrouve au cœur d'un scandale qui pourrait ternir durablement son héritage institutionnel.
Ce que révèle cet audit, c'est la pratique bien connue dans les appareils d'État africains du «cabinet fantôme» : des postes créés pour récompenser des proches, des militants, des membres de réseaux clientélistes, sans qu'aucun travail ne soit attendu ni fourni. Une forme de redistribution politique déguisée en masse salariale, qui ronge les finances publiques et nourrit les systèmes de dépendance et de loyauté.
Pour Théodore Datouo, cet audit est un acte politique fort dès les premières semaines de sa présidence. En commandant un examen rigoureux des ressources humaines de l'institution, le nouveau PAN envoie un message clair à l'opinion et aux bailleurs internationaux : l'ère de la complaisance administrative est terminée à l'Assemblée nationale. Une posture d'autant plus remarquable que Datouo lui-même a été propulsé à ce poste dans des circonstances que Jeune Afrique avait liées à l'influence de la Première Dame Chantal Biya — ce qui rendait son indépendance de gestion loin d'être garantie.
Or, en s'attaquant frontalement à l'héritage de Cavaye Yéguié Djibril — pilier historique du système Biya, figure du Grand Nord, cacique du RDPC — Datouo prend un risque politique réel. Il fait le choix de la rigueur sur la courtoisie institutionnelle. Et cela mérite d'être noté.
Ces chiffres — 97 fantômes au cabinet, 53 au Secrétariat Général — ne sont que les résultats provisoires d'un audit encore en cours. La question qui se pose désormais avec acuité : combien d'autres employés fictifs découvrira-t-on dans les autres services et structures de l'Assemblée nationale à mesure que l'audit avancera ? Et surtout : quelles suites judiciaires et administratives seront données à ces découvertes ? Les noms des bénéficiaires de ces postes fantômes seront-ils rendus publics ? Des plaintes seront-elles déposées ? Les sommes indûment perçues seront-elles réclamées ?
Ce sont ces réponses qui diront si cet audit est un véritable acte de refondation institutionnelle — ou un simple exercice de communication politique destiné à marquer les débuts du nouveau PAN sans véritablement ébranler le système.
Cette révélation prend une résonance particulièrement cruelle lorsqu'on la met en regard d'un autre scandale révélé il y a quelques jours par le lanceur d'alerte Boris Bertolt : les vrais employés de l'Assemblée nationale, eux, n'ont pas perçu leurs congés depuis quatre ans, leurs primes de sessions accusent deux mois d'arriérés, et leurs primes de gestion sont impayées depuis quatre ans — des détournements imputés à l'ancien directeur de cabinet Boukar Abdourahim, en fuite.
Le tableau est complet et il est accablant : d'un côté, 150 fantômes payés sans travailler. De l'autre, des agents réels qui travaillent sans être payés. Voilà ce qu'était l'Assemblée nationale du Cameroun sous l'ancienne direction. Théodore Datouo a du pain sur la planche.