Il y a des réformes constitutionnelles qui naissent d'une vision politique. Et il y a celles qui naissent d'une urgence biologique. Celle que Paul Biya a soumise au Parlement le 2 avril 2026 et promulguée le 14 appartient clairement à la deuxième catégorie. C'est la thèse que Jeune Afrique développe dans une analyse exclusive publiée ce 21 avril, levant le voile sur les ressorts profonds d'une réforme que beaucoup ont analysée comme un acte de pouvoir — alors qu'elle serait avant tout un acte de survie institutionnelle.
Jeune Afrique remonte le fil avec une rigueur documentaire qui force le respect. L'idée d'une vice-présidence avait été évoquée dès après la présidentielle de 2018 — l'année où Paul Biya n'avait pu tenir qu'un seul meeting de campagne, à Maroua, révélant à tous les yeux une santé déjà «chancelante». Les «séjours de repos en Suisse nombreux» avaient alimenté les spéculations sur son état réel. Mais le sujet était resté tabou.
Le septennat 2018-2025 n'avait fait que «confirmer cet état de fait», note Jeune Afrique. L'année 2024 avait constitué un signal d'alarme particulièrement visible : présent à la cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques à Paris, puis aux commémorations du débarquement de Provence, puis en Chine, Paul Biya avait ensuite «dû prendre un repos forcé pendant de longs mois». Son absence prolongée, «notamment en Suisse», avait «beaucoup inquiété» — jusqu'au sein de son propre camp.
La candidature de 2025 : une décision sous pression familiale
L'une des révélations les plus significatives de Jeune Afrique concerne la présidentielle d'octobre 2025 elle-même. Selon le journal, la candidature de Paul Biya à ce scrutin n'«allait pas de soi, y compris dans les cercles du pouvoir». Et c'est «en partie sous la pression de son entourage familial que le chef de l'État a rempilé». Une information capitale qui remet en question la narrative officielle d'un président souverain choisissant librement de se représenter — et suggère au contraire un homme tiraillé, poussé par les siens vers un septième mandat qu'il n'aurait peut-être pas sollicité de sa propre initiative.
La victoire qui a suivi a été obtenue «dans la douleur» et «toujours contestée par l'opposition». Et elle a «consacré l'excessif vieillissement de certains acteurs majeurs» — dont Cavayé Yéguié Djibril et Marcel Niat Njifenji, tous deux remplacés en mars 2026. Niat Njifenji est décédé le 11 avril, quelques jours seulement après avoir quitté la présidence du Sénat. Un rappel brutal de la mortalité qui plane sur toute une génération au sommet de l'État camerounais.
Le rôle concret du Vice-Président : représenter un président qui n'apparaît plus
Au-delà des enjeux successoraux, Jeune Afrique souligne une fonction pratique et immédiate du futur Vice-Président que peu d'analyses ont relevée avec autant de précision. «Paul Biya n'apparaît quasiment plus en public depuis des années, que ce soit lors des sommets de chefs d'État ou des cérémonies protocolaires», écrit le journal. Le Vice-Président sera donc d'abord et avant tout un représentant — quelqu'un qui ira là où le président ne peut plus aller, qui serrera les mains que le président ne serre plus, qui prononcera les discours que le président n'est plus en mesure de tenir.
Cette lecture donne à la réforme une dimension presque médicale : ce n'est pas une construction politique destinée à l'avenir — c'est une prothèse institutionnelle destinée au présent. Un palliatif constitutionnel pour un homme dont le corps ne suit plus les exigences de la fonction. La visite du Pape Léon XIV l'a d'ailleurs illustré avec une cruauté involontaire : c'est le Premier Ministre Dion Ngute qui a accueilli le Souverain Pontife à l'aéroport, «mobilisé tardivement pour suppléer le chef de l'État, diminué par l'âge et des ennuis de santé», révèle Jeune Afrique — utilisant pour la première fois publiquement le mot «diminué» pour qualifier l'état du président.
La conclusion arithmétique que tire Jeune Afrique de cette réforme est vertigineuse. Si un empêchement présidentiel était constaté dès 2027, le Vice-Président achèverait le mandat en cours — et la prochaine présidentielle n'aurait lieu qu'en 2032. Soit cinq à six ans de pouvoir non électif pour le successeur désigné de Paul Biya. Cinq à six ans pendant lesquels il pourrait «verrouiller le système pour lui-même», selon l'expression d'un politologue cité par le journal.
Pour l'opposition camerounaise, qui espérait depuis des années que la biologie ferait ce que les urnes ne pouvaient pas faire, cette réforme est la fermeture définitive d'une fenêtre. Paul Biya ne sera peut-être plus là en 2032. Mais son système, lui, sera toujours debout.