Prisonniers postélectoraux : Jeune Afrique révèle comment la fuite de Tchiroma et la mort d'Ekane ont laissé des centaines de détenus

4184 Prison Yaounde Kondengui 009 Ns 700 Image illustrative

Fri, 19 Jun 2026 Source: www.camerounweb.com

Il y a des causes qui ont besoin d'un visage pour exister dans l'espace public. Celle des détenus de la crise postélectorale camerounaise de 2025 en avait deux. Elle n'en a plus aucun. Anicet Ekane est mort en détention le 1er décembre 2025 — victime selon son entourage de la privation de son extracteur d'oxygène, dans des circonstances que le gouvernement qualifie de «mort naturelle» et que la famille refuse d'accepter. Issa Tchiroma Bakary — le leader de la contestation postélectorale — a pris le chemin de l'exil en Gambie, d'où il fait des lives TikTok en attendant que les motos camerounaises portent son message. Et dans ce double vide, selon les révélations exclusives de Jeune Afrique, des centaines de détenus attendent leur jugement dans l'oubli le plus complet.

La formule qu'un analyste politique confie à Jeune Afrique est d'une brutalité qui dit la réalité : «Le leader de la contestation postélectorale de 2025, Issa Tchiroma Bakary, en prenant le chemin de l'exil, a abandonné le sort de ces détenus au bon vouloir de la justice camerounaise.» Un mot fort — abandonné — qui recouvre une réalité douloureuse. Ces hommes arrêtés dans les quartiers fidèles à Tchiroma, interpellés parce qu'ils étaient dans les rues de Tsinga ou de Bafoussam au lendemain d'une élection contestée, sont aujourd'hui seuls face à une machine judiciaire qui avance à une audience par mois.

Tchiroma, depuis la Gambie, a déposé des plaintes à Paris, invoqué la compétence universelle, promis de rentrer le jour où les motos camerounaises porteront son message. Mais les hommes arrêtés à sa place, dans ses fiefs, dans sa cause — eux attendent à Kondengui. Et l'un d'eux, Souleymanou Tobi, n'a pas survécu à l'attente.

Jeune Afrique identifie dans le décès d'Anicet Ekane — survenu en détention le 1er décembre 2025 — une rupture symbolique dont les effets continuent de se faire sentir six mois plus tard. «Après le décès d'Anicet Ekane, les prisonniers de la crise postélectorale camerounaise souffrent d'un déficit de figures politiques susceptibles de mobiliser autour de leur cause», note le journal. Ekane était une figure de la résistance au régime Biya depuis les années 1990 — son nom avait un poids, son histoire avait une légitimité, sa détention avait suscité une indignation internationale. Sa mort a privé le mouvement de sa figure la plus emblématique.

Et ses successeurs dans les cellules ne peuvent pas jouer ce rôle. «Ni Djeukam Tchameni, ni Parfait Mbvoum, encore moins André Blaise Essama ne disposent d'appareil politique capable, ne serait-ce que d'entreprendre un rapport de force et faire entendre leur voix en dehors de la prison. C'est une vraie faiblesse», confie l'analyste politique à Jeune Afrique. Des noms inconnus du grand public. Des militants sans réseau de soutien international. Des hommes dont le destin judiciaire dépend entièrement d'un système qui les oublie délibérément.

Le COFEM et l'appel au Pape : la société civile seule dans la bataille

Dans ce vide politique, Jeune Afrique documente l'action des femmes qui comblent comme elles peuvent l'espace laissé vacant. Le Collectif des Femmes et Mères des Prisonniers Politiques (COFEM) — conduit notamment par Alice Nkom, Makini Tchameni épouse de l'opposant Djeukam Tchameni, et la journaliste Henriette Ekwe — a profité de la visite du Pape Léon XIV en avril 2026 pour demander au Souverain Pontife d'intercéder auprès de Paul Biya pour «la libération des milliers de prisonniers politiques et l'abrogation des lois liberticides». Une pétition signée par dix personnalités, publiée le 14 avril.

Trois mois plus tard, «aucune ligne ne semble sur le point de bouger», constate Jeune Afrique. Le Pape est reparti. Les 50 milliards de la visite ont fait scandale. Et les détenus sont toujours là.

Jeune Afrique révèle enfin un épilogue d'une tristesse supplémentaire. Abdou Mambila — «véhément critique du pouvoir, soutien de Tchiroma Bakary et ancien détenu» — avait recouvré la liberté en mai 2026. Il était sorti. Il avait survécu à la détention. Et puis «il est décédé le 17 juin, des suites d'une courte maladie». Libéré en mai. Mort en juin. Comme si la prison avait laissé en lui quelque chose qu'aucune libération ne pouvait effacer.

«Ça n'a pas de sens», dit l'avocat Me Batam Nkolong à Jeune Afrique — à propos d'un détenu arrêté pour avoir partagé un procès-verbal dont il était le propriétaire légitime en tant que scrutateur. Une phrase simple. Qui dit tout ce que dix mois de procédures militaires contre des civils ont produit : de la souffrance, deux morts, et une justice qui avance à une audience par mois pendant que les hommes s'éteignent dans les cellules.

Source: www.camerounweb.com