Derrière le procès du Redhac se dessine une bataille politique autrement plus profonde. Jeune Afrique lève le voile sur le rôle stratégique qu'Alice Nkom joue désormais dans l'opposition camerounaise en exil.
Lomé / Douala — Elle a défendu des causes que personne n'osait toucher. Elle a bravé les scellés posés par le préfet du Wouri en personne. Et le 17 novembre 2025, Alice Nkom a franchi un nouveau Rubicon : Issa Tchiroma Bakary, autoproclamé « président élu » depuis la Gambie, l'a nommée officiellement sa porte-parole. C'est Jeune Afrique qui révèle les contours de ce positionnement politique inédit, dont les conséquences judiciaires se font désormais sentir devant le tribunal de première instance de Douala-Bonanjo.
Pendant des décennies, Alice Nkom a incarné la défense des minorités et des causes impopulaires au Cameroun, bâtissant une réputation qui dépasse largement les frontières nationales. Âgée de 81 ans, coprésidente du Réseau des défenseurs des droits humains en Afrique centrale (Redhac), elle jouit d'une audience rare dans les cercles diplomatiques occidentaux, de Paris à Washington. C'est précisément cette aura qu'Issa Tchiroma Bakary — en rébellion ouverte contre Paul Biya depuis son exil gambien — a choisi de mobiliser à son profit.
Selon les informations recueillies par Jeune Afrique auprès de proches du dossier, Alice Nkom représente pour l'opposant bien plus qu'une simple caution morale : elle est « la voix qui porte là où Tchiroma ne peut pas se rendre lui-même ». Dans les chancelleries européennes comme dans les couloirs des organisations internationales de défense des droits humains, son nom ouvre des portes que la politique camerounaise ordinaire tient fermées.
La nomination du 17 novembre 2025 n'est pas anodine. Elle intervient dans un contexte de tensions post-électorales aiguës, après le scrutin d'octobre 2025 dont Tchiroma Bakary conteste les résultats. En faisant d'une avocate octogénaire et mondialement respectée son porte-parole officiel, il envoie plusieurs messages simultanément : à la communauté internationale, qu'il dispose de relais crédibles et légitimes ; au régime de Yaoundé, qu'il peut mobiliser des personnalités que l'on ne saurait faire taire sans coût politique élevé.
« Elle est écoutée dans les cercles diplomatiques, et elle a cultivé une image de mère camerounaise qui la rend quasi intouchable. Sans doute est-ce la raison pour laquelle Tchiroma l'a nommée », confie à Jeune Afrique l'un des proches du dossier, sous couvert d'anonymat. Une « intouchabilité » relative, comme la suite des événements allait le démontrer.
Car depuis cette nomination, la pression judiciaire sur Alice Nkom a pris une dimension nouvelle. Le procès instruit devant le tribunal de Douala-Bonanjo — officiellement pour « bris de scellés », « rébellion » et « refus de répondre à convocation » — se mue, aux yeux de ses soutiens, en tentative de neutralisation politique. « À travers elle et le Redhac, le pouvoir cherche certainement à atteindre l'opposant », analyse un proche de l'avocate interrogé par Jeune Afrique.
Onze audiences en moins d'un an, des reports à répétition, une prochaine date fixée au 7 septembre 2026 pour les réquisitions du ministère public : le rythme de la procédure ressemble moins à celui d'une justice qui avance qu'à celui d'une pression qui s'installe dans la durée. Maintenir Alice Nkom sous le joug d'un procès en cours, c'est la contraindre à consacrer son énergie à sa propre défense plutôt qu'à la tribune anti-régime qu'elle pourrait offrir à Tchiroma depuis l'étranger.
La stratégie du pouvoir comporte pourtant ses propres risques. Condamner Alice Nkom serait politiquement explosif sur la scène internationale. La relaxer reviendrait à valider rétrospectivement le bris de scellés et à concéder une défaite symbolique à une femme qui a fait de ce geste une déclaration publique. L'enlisement du dossier paraît donc, pour Yaoundé, le moins mauvais des scénarios — à condition qu'il tienne jusqu'à ce que le contexte politique se soit suffisamment modifié.
Le 7 septembre, le tribunal de Douala-Bonanjo sera appelé à franchir une nouvelle étape. Mais comme le rappelle Jeune Afrique, dans cette affaire, c'est moins la loi que la géopolitique qui dicte le calendrier.