L'arrêt des installations de la Société nationale de raffinage est la cause profonde et silencieuse de la dépendance budgétaire du Cameroun aux subventions carburants. Pendant que Yaoundé débat de 340 milliards FCFA de compensation, personne ne parle de la reconstruction. Jeune Afrique a mis le doigt sur cette plaie béante.
On en parle peu. On en débat encore moins. Pourtant, c'est elle qui explique en grande partie pourquoi le Cameroun s'apprête à dépenser 340 milliards de FCFA en subventions énergétiques en 2027 — une hausse de 30 milliards par rapport à l'année précédente, révélée en exclusivité par Jeune Afrique. La Société nationale de raffinage, la Sonara, dont les installations sont à l'arrêt, est le fantôme industriel qui hante chaque ligne du budget camerounais consacrée à l'énergie.
Une raffinerie à l'arrêt, un pays sous perfusion d'importations
Depuis l'incendie dévastateur qui a ravagé une partie des installations de la Sonara à Limbé en mai 2019, le Cameroun a perdu sa seule capacité nationale de raffinage. Le pays, pourtant producteur de pétrole brut, se trouve dans l'incapacité de transformer son propre or noir en produits finis consommables. Il doit donc importer carburants et hydrocarbures raffinés sur un marché international structurellement volatil — et supporter l'intégralité des fluctuations de prix qui en découlent.
C'est cette réalité industrielle que Jeune Afrique place au cœur de son analyse du budget 2027 : tant que la Sonara demeure hors service, le Cameroun n'a pas d'autre choix que de subventionner massivement les importations pour maintenir les prix à la pompe à un niveau socialement supportable. La subvention n'est pas une politique — c'est un pansement sur une fracture industrielle non soignée.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes, et ils sont révélateurs. Entre 2024 et 2025, le Cameroun avait amorcé un effort de compression : l'enveloppe globale des subventions et transferts était passée de 917,7 milliards à 754,9 milliards de FCFA, soit une réduction de 17,7 %, comme le documente Jeune Afrique à partir du document de programmation économique et budgétaire 2027-2029. Mais dès 2027, la tendance s'inverse : 30 milliards supplémentaires sur la seule ligne énergie.
Ce retournement illustre une équation insoluble à court terme. Sans raffinerie opérationnelle, chaque hausse du cours du pétrole brut, chaque tension géopolitique au Moyen-Orient, chaque dépréciation du dollar se traduit mécaniquement par une pression accrue sur les finances publiques camerounaises. Le pays paye deux fois : d'abord en vendant son brut à prix de marché, ensuite en achetant des produits raffinés à prix fort pour les revendre à prix subventionné à ses propres citoyens.
Pourtant, le dossier de la reconstruction de la Sonara avance au ralenti. Les annonces se sont succédé depuis 2019 sans qu'un calendrier crédible et financé n'ait été rendu public. Les estimations du coût de remise en état des installations varient considérablement selon les sources, et les partenaires financiers potentiels — banques de développement, partenaires bilatéraux, acteurs privés — semblent attendre des signaux plus clairs de la part de Yaoundé avant de s'engager.
Selon les éléments mis en lumière par Jeune Afrique, le ministre des Finances Louis Paul Motaze a identifié parmi les risques pesant sur le cadre budgétaire : la guerre commerciale mondiale, la baisse des cours des matières premières et la dépréciation du dollar. Tous ces facteurs sont externes. Aucun ne mentionne la reconstruction de la Sonara comme levier d'action. Ce silence en dit long sur la priorité réelle accordée au dossier.
À terme, le modèle actuel n'est pas soutenable. Le Cameroun ne peut indéfiniment arbitrer entre les recommandations du FMI — qui pousse à la libéralisation tarifaire — et la pression sociale intérieure — qui rend toute hausse des prix à la pompe politiquement périlleuse, comme l'ont démontré les émeutes meurtrières de février 2008. La seule sortie structurelle du dilemme passe par la restauration d'une capacité nationale de raffinage.
Sans Sonara opérationnelle, le Cameroun continuera de débourser des centaines de milliards chaque année pour acheter la paix sociale à la pompe. Et chaque budget sera l'occasion d'un même débat : combien cette année pour compenser une raffinerie qui ne produit toujours rien ?
C'est cette question que Jeune Afrique pose, en creux, dans son enquête sur les subventions carburants. Une question à laquelle Yaoundé n'a pas encore fourni de réponse convaincante.