Sa présence pourrait être liée aux déclarations et aux informations détenues par Mfoula
Le séjour de Bruno François Bidjang à Cotonou, officiellement pour couvrir une audience économique impliquant l’opérateur Rodolphe Simo Kam, suscite des interrogations en raison de sa proximité avec certains réseaux d’influence à Yaoundé et de la détention au Bénin de l’ancien caporal-chef Évariste Mfoula.
ENTRE AFFAIRES JUDICIAIRES ET JEUX D'INFLUENCE À YAOUNDÉ : LES ENJEUX AUTOUR DE LA PRÉSENCE DE BRUNO BIDJANG À COTONOU
COTONOU – Alors que le caporal-chef Évariste Mfoula Junior, transfuge du Bataillon d'intervention rapide (BIR), est désormais placé en détention provisoire à la Prison civile de Missérété sur décision de la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (CRIET), un autre nom familier des cercles médiatiques et politiques de Yaoundé suscite l'attention dans la capitale économique béninoise : Bruno François Bidjang. Officiellement en mission de couverture médiatique pour accompagner un opérateur économique, le séjour de ce communicant camerounais suscite diverses interrogations et analyses au sein des observateurs politiques.
Évoluant au sein d'un écosystème historiquement lié à l'homme d'affaires incarcéré Jean-Pierre Amougou Belinga, ainsi qu'au Directeur du Cabinet Civil, Samuel Mvondo Ayolo — souvent perçu comme un soutien de la trajectoire politique de Franck Biya —, Bruno Bidjang se trouve au carrefour de réseaux d'influence particulièrement scrutés, alors que les discussions autour de la transition politique au Cameroun s'intensifient.
UN PARCOURS JALONNÉ PAR DEUX DOSSIERS JUDICIAIRES MAJEURS : LES AFFAIRES FOMBOR ET ZOGO
Pour les analystes de la scène camerounaise, le parcours de Bruno Bidjang reste marqué par son implication, directe ou indirecte, dans deux affaires criminelles de forte résonance publique.
1. Les ramifications de l'affaire Bryan Fombor (2020)
En 2020, à la suite du meurtre du jeune Bryan Fombor à Yaoundé, Bruno Bidjang avait été placé en garde à vue pendant onze jours au Groupement mobile d’intervention (GMI). Son épouse, Ivana Essomba — ancienne compagne de Jean-Pierre Amougou Belinga —, avait alors été désignée comme la suspecte clé par les services d'enquête, avant d'être définitivement acquittée au bénéfice du doute en 2023 dans cette affaire dont certains aspects continuent d'alimenter les débats.
Ivana Essomba (l'acquittement en première instance et la présence sur les lieux) : Compagne de Bryan Fombor au moment des faits, Ivana Essomba se trouvait à ses côtés dans un véhicule lors de l'agression mortelle perpétrée par plusieurs individus circulant à moto.
Le déroulement des faits : Sortie indemne de l'agression et en possession de ses effets personnels, Ivana Essomba a soutenu la thèse d'un vol à main armée ayant mal tourné. Les enquêteurs ont toutefois exploré la piste d'un guet-apens ciblé, constatant qu'une somme d'argent importante n'avait pas été emportée. De son côté, la famille de la victime a soutenu qu'Ivana Essomba avait insisté pour rencontrer Bryan Fombor peu avant le drame.
Procédure et verdict : Poursuivie pour complicité d'assassinat, elle a comparu libre lors du procès ouvert en avril 2022. Le 12 juillet 2023, le Tribunal de grande instance du Mfoundi a prononcé son acquittement au bénéfice du doute. Cette décision a fait l'objet d'un appel de la part de la partie civile, tandis que deux co-accusés ont été condamnés pour assassinat.
Jean-Pierre Amougou Belinga (l'examen des connexions, relations professionnelles et personnelles) : En 2020, Ivana Essomba exerçait comme animatrice sur la chaîne Vision 4 et bénéficiait du soutien professionnel de Jean-Pierre Amougou Belinga. Les investigations ont notamment examiné des relevés de communications téléphoniques qui auraient eu lieu entre eux la nuit du drame.
Mesures de garde à vue : Soupçonné par une partie de l'opinion publique et des enquêteurs d'avoir pu jouer un rôle de couverture ou de facilitation, le chef d'entreprise avait été brièvement interpellé et auditionné en 2020 avant d'être remis en liberté, soulevant des interrogations sur les arbitrages politiques ou judiciaires de l'époque.
Réouverture de la piste en 2023 : Lors de l'arrestation de Jean-Pierre Amougou Belinga dans le cadre de l'affaire Martinez Zogo, les enquêteurs du Secrétariat d'État à la défense (SED) ont procédé à de nouvelles auditions, notamment de son ancien collaborateur Ernest Obama, afin de vérifier si des éléments liés à la sécurité du groupe Vision 4 avaient une quelconque implication dans les événements de 2020.
2. Le statut de Bruno Bidjang dans l’affaire Martinez Zogo (2023 - présent)
Dans l’enquête sur l'assassinat du journaliste Martinez Zogo, la justice militaire a retenu des charges plus directes contre Bruno Bidjang, liées à ses fonctions exécutives auprès de Jean-Pierre Amougou Belinga.
Inculpation et procédure : Interpellé le 6 février 2023 aux côtés de son employeur, Bruno Bidjang a été remis en liberté provisoire après deux semaines d'interrogatoire au SED. Il demeure toutefois inculpé pour « conspiration de torture, d'arrestation et de séquestration » dans le cadre du procès en cours.
Mesures de restriction géographique (2026) : Bien qu'il comparaisse libre devant le tribunal militaire de Yaoundé, ses mouvements hors du pays ont été restreints. Début septembre 2026, les autorités judiciaires ont appliqué une interdiction de sortie du territoire national à l'aéroport international de Yaoundé-Nsimalen, afin de garantir sa présence aux prochaines audiences.
Éléments de l'expertise technique : Lors des audiences de 2026, les rapports d'expertise scientifique ont apporté des clarifications majeures. L'expert commis par le tribunal a formellement attesté devant la cour qu'aucune preuve technique ni aucun échange direct incriminant n'avaient été décelés dans les téléphones de Bruno Bidjang. La justice doit encore se prononcer sur sa responsabilité institutionnelle globale.
RECONFIGURATION DES RÉSEAUX ET DYNAMIQUES DE POUVOIR À YAOUNDÉ
Initialement proche et collaborateur direct de Jean-Pierre Amougou Belinga, Bruno Bidjang a progressivement élargi ses relais vers d'autres cercles d'influence, notamment ceux du Cabinet Civil dirigés par Samuel Mvondo Ayolo et Frank Biya, s'inscrivant dans la communication de courants politiques perçus comme favorables au clan "Bulu" lors des récentes échéances électorales au Cameroun.
Ces dynamiques s'inscrivent dans un contexte de rivalités politiques régulières avec le Secrétariat général de la Présidence de la République (SGPR), dirigé par Ferdinand Ngoh Ngoh. C’est dans l'entourage de ce dernier qu'évoluait le caporal-chef Évariste Mfoula avant son départ du corps et ses déclarations publiques relatives au fonctionnement de l'administration présidentielle, recueillies par le journaliste Morgan Palmer dans une interview.
LE SÉJOUR À COTONOU : COUVERTURE MÉDIATIQUE OU ENJEUX PARALLÈLES ?
C’est cette concomitance entre la situation politique à Yaoundé et l'interpellation du caporal-chef Mfoula au Bénin qui alimente les spéculations autour de la présence de Bruno Bidjang à Cotonou.
Sur le plan officiel, Bruno Bidjang intervient pour les canaux de Digital B TV afin de couvrir une audience à caractère économique accordée le 3 novembre 2026 au Palais de la Marina par les autorités béninoises à l'opérateur économique Rodolphe Simo Kam.
Toutefois, plusieurs observateurs émettent l'hypothèse que ce déplacement pourrait également servir d'observatoire pour évaluer la portée des déclarations et des documents détenus par l'ancien militaire du BIR, dans le but d'informer ou de préserver les intérêts des réseaux politiques auxquels le communicant est associé.
LA VIGILANCE DES INSTITUTIONS JUDICIAIRES BÉNINOISES
Si certains acteurs ont pu envisager d'utiliser le canal béninois pour influer sur ces dossiers complexes en toute discrétion, la célérité et la fermeté des décisions prises par le Procureur spécial de la CRIET, Elon'm Mario Mètonou, confirment la volonté des autorités judiciaires du Bénin de traiter ce dossier selon les strictes règles de droit et de souveraineté.
En refusant de céder à de quelconques pressions immédiates ou à des tentatives "d'achat de conscience" évoquées par des médias d'investigation locaux, Porto-Novo a choisi de judiciariser strictement le dossier. Les autorités béninoises, rompues aux subtilités de la criminalité organisée et des manipulations politiques transfrontalières, montrent qu'elles ne sont pas dupes des agendas cachés des influenceurs politiques ou journalistiques de Yaoundé.
L'audience du 17 décembre 2026 fixée pour Mfoula reste le seul baromètre officiel d'une affaire où le droit béninois entend dicter son propre tempo, loin du tumulte de la guerre des cartels, et de la corruption des clans camerounais à la conquête du pouvoir.
Loïc Kodjay