Lancée en 2006 sous pression des bailleurs internationaux pour assainir la gouvernance camerounaise, l'opération Épervier est devenue, au fil des années, l'arme politique la plus efficace du régime Biya contre ses propres serviteurs. Jeune Afrique documente, à travers cinq portraits inédits, la mécanique d'un système qui fabrique des courtisans pour mieux les détruire.
Il y a quarante-quatre ans que Paul Biya règne sur le Cameroun. Quarante-quatre ans de nominations, de disgrâces, d'arrestations et de condamnations qui ont jalonné un règne que certains qualifient de sphinx et d'autres de mécanique de destruction des élites. C'est cette mécanique que Jeune Afrique a choisi de documenter dans une série inédite de cinq portraits d'anciens hommes forts du régime camerounais — aujourd'hui emprisonnés ou exilés — intitulée « Les déchus de la République ». Une série qui, mise bout à bout, révèle non pas des histoires individuelles de corruption, mais le fonctionnement d'un système politique dont la survie repose sur la destruction programmée de ses propres serviteurs.
Épervier : de l'assainissement à la purge
Le point de départ officiel est connu. En 2006, sous la pression des bailleurs de fonds internationaux — Banque mondiale, FMI, partenaires bilatéraux — qui conditionnaient leur soutien à des avancées en matière de gouvernance, Paul Biya lance l'opération anticorruption dite Épervier. L'objectif affiché : mettre fin aux détournements de fonds publics qui gangrènent l'administration camerounaise et rassurer les partenaires du pays sur sa volonté de réformer ses pratiques.
Mais comme le révèle Jeune Afrique à travers ses cinq portraits, Épervier a rapidement débordé son cadre originel pour devenir quelque chose d'autre : un instrument de purge politique. Car les hommes qui tombent dans ses filets ne sont pas des fonctionnaires anonymes ou des comptables véreux. Ce sont des secrétaires généraux de la présidence, des ministres d'État, un Premier ministre, un patron de la police. Des hommes qui étaient, chacun à leur époque, parmi les plus puissants du Cameroun. Des hommes que Paul Biya avait lui-même placés à ces postes, auxquels il avait confié ses dossiers les plus sensibles, dont il avait fait ses plus proches collaborateurs.
La coïncidence est trop systématique pour être accidentelle : Épervier frappe précisément ceux qui ont accumulé suffisamment de pouvoir, de réseaux ou de secrets pour constituer une menace potentielle — réelle ou perçue — pour la pérennité du régime.
Cinq hommes, un même schéma
Jeune Afrique identifie dans ses cinq portraits un schéma répétitif d'une précision presque mécanique. Titus Edzoa, chirurgien devenu secrétaire général de la présidence grâce à sa proximité mystique avec Paul Biya — tous deux membres de l'ordre Rose-Croix, comme nos confrères le révèlent en exclusivité —, a passé dix-sept ans en prison pour avoir osé annoncer sa candidature contre le président en 1997. Sa faute : avoir cru que dix-sept ans de loyauté lui donnaient le droit d'exister politiquement en dehors de l'orbite présidentielle.
Jean-Marie Atangana Mebara, brillant technocrate qui gérait les dossiers les plus sensibles du palais d'Étoudi, croupit depuis dix-huit ans à Kondengui. Sa faute, selon Jeune Afrique : avoir dit à Paul Biya, en face, que le mandat de 2004 devrait être son dernier — une audace que les ennemis du brillant technocrate ont présentée au président comme une trahison.
Marafa Hamidou Yaya, longtemps décrit comme « le meilleur de sa génération » et présenté comme successeur naturel, purge sa peine à l'isolement au SED, a perdu un œil faute de soins autorisés. Sa faute : avoir accumulé trop de pouvoir propre, trop de réseaux dans le Septentrion, trop d'ambitions présidentielles jamais suffisamment dissimulées.
Ephraïm Inoni, seul Premier ministre camerounais à avoir connu la prison, vit en exil en France après vingt ans de réclusion. Sa faute, selon le câble WikiLeaks que Jeune Afrique exhume : « Il n'avait pas beaucoup volé » — mais il avait cessé d'être utile.
Edgar Alain Mebe Ngo'o, ancien patron de la police surnommé « le vice-président », condamné à trente ans en 2023. Sa faute suprême, documentée par Jeune Afrique : s'être présenté à une cérémonie officielle vêtu du même costume que Paul Biya — confondant le pouvoir délégué avec le pouvoir absolu.
L'arme politique parfaite
Ce que révèle Jeune Afrique en plaçant ces cinq destins côte à côte, c'est la perfection redoutable d'Épervier comme instrument politique. Une opération anticorruption présente l'avantage décisif de la légitimité apparente : elle peut frapper n'importe qui, à n'importe quel moment, sous couvert de lutte contre les malversations. Elle dispose d'une couverture internationale — les bailleurs de fonds qui l'ont réclamée ne peuvent pas ouvertement en dénoncer les dérives sans se contredire. Et elle produit un effet de terreur généralisée dans les rangs de l'administration : si même les plus puissants peuvent tomber, personne n'est jamais vraiment en sécurité.
C'est précisément cette insécurité permanente qui garantit la loyauté des courtisans restants. Pas la conviction. Pas l'adhésion. La peur.
Paul Biya, seul debout
Le dernier mot de l'enquête de Jeune Afrique est peut-être le plus saisissant. Tandis que ses anciens fidèles « pourrissent derrière les barreaux » et que les nouveaux courtisans « attendent leur tour, sachant que la roue finit toujours par tourner », Paul Biya, lui, demeure. À 93 ans, depuis sa clinique genevoise, il continue de régner sur un pays dont il a fait de la destruction de ses élites le mécanisme de survie politique le plus efficace d'Afrique subsaharienne.
Sauf un, disent ceux qui l'observent. Depuis 1982, un seul homme est indispensable dans ce système. Et cet homme, c'est lui.