Très populaire au sein de la jeunesse africaine, le capitaine Ibrahim Traoré (IB) arrivé au pouvoir au Burkina Faso il y a trois ans, continue de cultiver les ressemblances avec l'ancien capitaine révolutionnaire Thomas Sankara.
Trente cinq ans après la mort de Thomas Sankara le 15 octobre 1987, une nouvelle figure politico-militaire émerge au Burkina Faso à l'issue d'un coup d'État du 30 septembre 2022.
Depuis bientôt trois ans, le nouvel homme fort du Faso continue d'imprimer sa marque à la tête de ce pays d'Afrique de l'Ouest.
Discours tranchants, gestes et blagues, Ibrahim Traoré qui apparaît toujours dans les cérémonies officielles les mains gantées, le béret rouge vissé sur la tête, pistolet à la ceinture et un cache-cou devenu presque son identité, cultive l'image d'un militaire proche du peuple à l'image d'un certain Thomas Sankara. Certains le voient désormais comme le digne héritier du capitaine révolutionnaire.
Au-delà de ces aspects, Ibrahim Traoré et Thomas Sankara partagent également des points communs à savoir une volonté affichée ''d'être proche du peuple et de valoriser les initiatives de développement endogènes''.
Auteur de plusieurs ouvrages de référence sur le Burkina Faso dont les Années Sankara, de la Révolution à la Rectification (1989), Biographie de Thomas Sankara, La patrie ou la mort, (1997), L'insurrection inachevée, Burkina 2014, Thomas Sankara, La Liberté contre le destin, (2017), entre autres, Bruno Jaffré, essayiste français est considéré comme le principal spécialiste et biographe du capitaine révolutionnaire burkinabé.
Interrogé par BBC Afrique sur la position nationaliste et anti-impérialiste des deux capitaines, Bruno Jaffré nuance l'anti-impérialisme d'IB.
''Effectivement, on peut être interpellé par l'orientation anti-impérialiste d'Ibrahima Traoré, mais elle est plus anti-française qu'anti-impérialiste'' note-t-il.
''On ne voit jamais de déclaration anti-américaine à ma connaissance, alors que tout de même, le leader de l'impérialisme occidental est l'Amérique même si c'est la France qui représente l'impérialisme occidental au Burkina Faso'' fait-il remarquer.
Par ailleurs, ''contrairement à ce qu'a fait Sankara, Ibrahim Traoré a signé des accords avec le FMI et la Banque Mondiale, voilà encore des différences fondamentales'' pense Jaffré.
Par contre, IB est arrivé ''sans aucune histoire politique, sans aucune formation idéologique et ce qui déjà est un peu suspicieux pour quelqu'un qui se dit révolutionnaire'' fait-il remarquer.
Du temps de Sankara ''on avait une révolution qui était dirigée par le CNR qui était une direction centralisée dans laquelle était représentée le secrétaire général des CDR. Donc, elle donnait les orientations politiques, économiques sociales etc., On a eu quelques conférences nationales, où étaient associés les CDR pour prendre des décisions sur le budget, sur les retenus sur salaire des fonctionnaires. Les CDR avaient un réel rôle dans les ministères puisqu'ils interpellaient en permanence le travail du ministre'' rappelle Jaffré.
Aujourd'hui, les soutiens du pouvoir, ce sont des OSC (organisations de la société civile) qui ont toutes été créées à part une, après la prise du pouvoir et qui n'ont aucune distance critique et ce qu'on appelle les "Waayiyans" c'est-à-dire des gens qui occupent les ronds-points et qui sont des inconditionnels d'Ibrahim Traoré et dont les discours ne ressemblent pas à grand chose, si ce n'est que c'est très anti-français, anti-Ouattara, mais sans aucun bagage politique'' dit-il.
Arrestation de journalistes, d'hommes politiques et de la société civile, le pouvoir d'IB s'est durci durant ces trois années, se montrant très peu ouvert à la critique et aux opinions divergentes.
Pour Bruno Jaffré, ''franchement Sankara n'aimait pas aussi être contredit en public, mais on a des témoignages de gens qui sont venus le convaincre de changer un certain nombre de choses citant ''le retrait de la question du salaire vital'' qui consistait à prendre une partie du salaire du fonctionnaire pour le donner à sa femme qui a la charge de la nourriture, la réforme de l'éducation et l'excision qui n'a pas été retirée, mais elle n'a pas été appliquée non plus''.
Mais pour Wendyama Hervé Lankoandé, ''le capitaine Sankara évoluait dans un moment politique où l'expérimentation et le débat idéologique faisaient partie de la légitimité révolutionnaire''. Cette ouverture au débat contradictoire avait valeur de pédagogie'' précisant toutefois comme Bruno Jaffré, que ''l'espace public sous Sankara n'était pas si ouvert que cela (il était sous surveillance des CDR)''.
Engagé dans la guerre contre le djihadisme armé, le régime d'IB s'est raidi davantage éloignant toute perspective d'un retour à l'ordre constitutionnel et démocratique rapide au Burkina Faso.