Affaire Noëlle Kenmoe : Quand la vie devient un produit

Kenmoe Mariage Pierre Blériot Nyemeck, parle d'une fille mal éduquée, qui va d'homme en homme

Tue, 1 Sep 2026 Source: www.camerounweb.com

Le traitement médiatique réservé à Noëlle Kenmoe, dont la vie privée a été publiquement jugée et stigmatisée sans possibilité de réponse, pose problème.

Le décor est ordinaire. Un plateau de télévision, quatre hommes, une animatrice, et une femme absente dont on a décidé de juger l'existence pendant vingt minutes. Elle n'a pas été nommée à l'antenne. Elle n'en avait pas besoin. Tout le monde avait reconnu Noëlle Kenmoe, et c'est précisément ce qui rend l'exercice redoutable. Un procès sans accusée, sans dossier, sans contradiction, diffusé en direct.

L'accusation tient en peu de mots. Le patron de la chaîne, Pierre Blériot Nyemeck, parle d'une fille mal éduquée, qui va d'homme en homme, d'une fertilité de lapin, et matérialiste. Puis il ajoute qu'il voulait clarifier son cas.

Examinons les mots pour ce qu'ils sont. Ce ne sont pas des analyses, ce sont des armes. L'image animale condense deux reproches en un seul terme, le nombre et l'absence de discernement. Une fois la personne rangée dans ce registre, ses explications n'ont plus à être entendues. La disqualification remplace la démonstration. Et la formule d'accompagnement achève le procédé. L'insulte se présente comme une contribution factuelle au débat. Elle emprunte les habits de l'information.

Deux éléments de la même émission suffisent à ruiner l'accusation. Les deux ont été prononcés à l'antenne, par l'accusateur lui-même.

Le premier est un aveu. Interrogé sur son propre parcours, l'intervenant reconnaît que la quantité d'amour qu'il a donnée aux femmes est telle qu'aucune femme ne pourrait plus l'accepter s'il était jugé au même barème. Il a raison. Et il vient d'admettre que le barème n'est pas le même. Le même parcours devient chez l'homme une expérience, et chez la femme une animalité.

Le second est un glissement. Le registre du mal éduqué, employé d'abord contre l'absente, atteint quelques minutes plus tard l'animatrice sur son propre plateau, puis son conjoint. L'outil n'était donc pas dirigé contre une personne. C'était un instrument disciplinaire, mobilisable contre toute femme qui contredit.

Reste à comprendre pourquoi cette charge, et pourquoi maintenant.

Depuis une décennie, les créateurs de contenu ont déplacé le centre de gravité de l'attention. Ils captent les audiences, les revenus, les récits et les émotions. Les médias traditionnels perdent du terrain sur les quatre tableaux à la fois. L'hypothèse la plus économique est que cette sortie n'est pas seulement une humeur personnelle. Tout se passe comme si le média classique tentait de reprendre la main sur un récit qui lui échappe, en réaffirmant son autorité morale là où il a perdu son autorité d'audience.

Car il faut nommer le métier dont il est question. Le storytelling n'est pas une facilité de caractère, c'est un modèle d'affaires. La matière première est la vie elle-même, et le stock est inépuisable puisque l'existence continue de produire des épisodes. Une grossesse, un conflit avec un ex, une nouvelle relation, tout peut devenir une séquence. Mais ce n'est jamais la vie brute. C'est une vie sélectionnée, découpée, montée. Les vues et les partages déterminent la visibilité, les partenariats, la valeur commerciale du compte. Plus le récit est émotionnel, mieux il performe. Ce qui est montré n'est donc pas ce qui est vécu. C'est ce qui fonctionne.

De là vient le paradoxe qui gouverne toute cette affaire. Le public réclame de la transparence et punit ceux qui la lui accordent. Il veut tout savoir, et il juge tout ce qu'il apprend.

Le public juge Noëlle Kenmoe comme si ce qu'elle publie était sa vie. Le plateau la juge comme si son storytelling était une confession. Les moralistes la jugent comme si ses vidéos étaient des pièces à conviction. Or personne ne sait ce qui se vit dans une maison lorsque les caméras sont éteintes, et cela vaut d'abord pour ceux qui affirment le savoir.

Il faut distinguer le personnage et la personne. Le personnage est public, il est un produit, ce produit est un récit et ce récit est une stratégie. La personne, elle, reste hors champ. C'est même la condition de survie du métier.

Le reproche le plus répandu illustre parfaitement la confusion. On dit qu'elle manque de respect à son mari. Mais nul ne sait ce que cet homme accepte, ce qu'il encourage, ni ce que ce couple a négocié entre eux. Des dizaines de milliers de personnes jugent un arrangement conjugal dont elles ignorent tout, à partir d'un montage de quelques minutes.

Cela ne signifie pas que tout est défendable. Il existe une question sérieuse, que les défenseurs de l'influenceuse évitent autant que ses accusateurs. Ces épisodes mettent en scène des enfants qui n'ont rien consenti et qui n'auront pas la possibilité d'effacer les archives. Ce débat mérite d'être ouvert. Il ne l'a pas été.

Il existe aussi une question de méthode, qui n'est pas une question de mœurs. Un patron de chaîne a mobilisé son antenne contre une personne privée identifiable, absente, sans contradicteur et sans droit de réponse organisé. Ce n'est pas un débat de société. C'est un usage de l'outil médiatique.

Reste l'ironie que personne n'a relevé ce matin-là.

On reproche à cette femme d'avoir transformé sa vie en marchandise. Le reproche est venu d'une émission qui a bâti son ouverture sur cette vie, l'a diffusée en direct, en a récolté les commentaires et les partages. Elle dispose au moins de son propre récit. Le plateau, lui, a exploité l'existence d'une personne qui n'était pas là pour la défendre.

Le tribunal moral ne juge pas les influenceurs. Il les concurrence sur leur marché, avec la même matière première, et sans le consentement du fournisseur.

John Lawson

Source: www.camerounweb.com