CHRONIQUE DE LA FAUSSE COMPASSION SUR LES RÉSEAUX SOCIAUX
Depuis l’annonce du décès de l’actrice sénégalaise Halima Gadji, les réseaux sociaux sont inondés de message de compassion à l’égard de la regrettée qui a confié avoir souffert de dépression. Cette avalanche de réactions est considérée comme une fausse compassion par certains internautes dont l’écrivaine camerounaise Dr Lova Nyemb Bassong.
CHRONIQUE DE LA FAUSSE COMPASSION SUR LES RÉSEAUX SOCIAUX
On s’émeut toujours lorsque le malheur vient tout juste de frapper, alors qu’on est les premiers à rire en voyant une personne en proie à des crises psychotiques marcher nue dans la rue. Les premiers à la filmer, à multiplier les publications à la recherche du buzz et des like. Les premiers à affirmer que « ce sont les conditions qu’on lui a demandé de remplir » pour devenir riche, que c’est le prix à payer pour réussir et se démarquer.
C’est INSOUTENABLE cette manière que certains ont d’inonder la toile avec des publications de sensibilisation lorsqu’un drame vient de se produire alors que hier encore, quelqu’un pleurait sous leurs yeux en raison d’une déception amoureuse, d’un liciement abusif, ou d’une escroquerie grossière et ils ont détourné le regard.
Oui, je m’adresse à vous qui avez vu une amie qui a été violée s’éteindre lentement, fatiguée, absente, vide, toujours à bout, et vous avez banalisé en disant qu’elle exagérait, que ce n’était qu’une mauvaise passe, et qu’en fait elle aurait même dû se taire.
Vous avez qui avez vu une connaissance se mourir en raison du décès d’un être cher et vous lui avez reproché de trop pleurer parce que “c’est le chemin de tout le monde”.
Vous qui avez entendu votre sœur, votre amoureuse, votre épouse vous dire qu’elle n’en pouvait plus et croulait sous le poids du fardeau de la vie et vous avez conclu qu’elle aimait trop se plaindre.
Vous qui voyez ce frère, cet ami, votre homme devenir irritable, s’isoler, perdre goût à la vie, et vous le jugez intérieurement en disant qu’il est faible, qu’il manque de foi, qu’il dramatise. Vous qui lui assenez qu’il n’est pas un homme, car un homme ne pleure pas, un homme doit se taire, un homme ne doit jamais se plaindre.
Vous qui voyez cette collègue sourire par automatisme, accumuler les retards, commettre des erreurs inhabituelles, et vous la condamnez en parlant derrière son dos d’incompétence, de négligence, de manque de professionnalisme.
Vous avez vu, vous voyez, vous entendez mais vous refusez de vous arrêter et de regarder. Vous avez entendu, mais vous n’avez pas écouté. Vous avez su, vous savez mais vous n’avez rien fait. Vous ne faites rien. À la limite vous filtrez les appels en détresse. Vous espacer les réponses.
Je connais une influenceuse Camerounaise qui envoie depuis un moment des signaux alarmants qui prouvent son mal-être physique et mental, mais les accrocs au buzz se contentent de fustiger ses choix de relations en lui rappelant qu’elle est vieille, qu’elle n’est plus à la mode sans jamais s’enquérir de son état de santé. On l’accable et l’accule, on la dénigre et on se moque au point de la comparer à d’autres, mais si jamais le drame éclatait, si elle s’effondrait ou se brisait définitivement, ils vont verser toutes les larmes de leur corps, publier un nombre incalculable d’hommages émouvants et allumer des millions de bougies VIRTUELLES.
Quel cirque AFFLIGEANT.
Pourtant vous voyez chaque jour la souffrance autour de vous. Vous êtes au courant et vous choisissez DE NE PAS ÊTRE DÉRANGÉS, parce qu’après tout chacun a ses problèmes n’est-ce pas ?
Puisque c’est le cas gardez donc votre compassion de façade, vos larmes tardives et vos indignations numériques pour vous car la compassion véritable ne s’exhibe pas quand il est trop tard, mais elle se manifeste quand c’est INCONFORTABLE et très souvent loin des regards et des applaudissements.
Madame Cooper, que j’ai découverte après son décès, exactement comme Halima Gadji, s’en est allée et les larmes n’ont duré que le temps de faire du sensationnel sur réseaux sociaux. Maman Blanche Tunasi s’était à peine endormie que c’était déjà la course au scoop : on l’a tuée, elle a fait un BBL, elle-ci, elle-ça…Des cas comme ceux de ces dames que je viens de citer sont légion.
Une personne s’en va, on lui intente des procès. Aucune pudeur, aucune retenue, aucune humanité, juste du populisme encore et toujours. C’est pour cela que je dis : STOP ! On vous connaît. On se connaît tous très bien et Dieu qui voit les cœurs de chacun de nous sait exactement ce que nous sommes hors caméra et claviers.
Au lieu de rester dans le virtuel, parlez à ce voisin qui a faim, n’ignorez pas les appels de détresse de ce cousin que vous pouvez aider. Faites un pas. Tendez la main ou l’oreille. Accompagnez ceux que vous pouvez ou, tout au moins, recommandez-les aux personnes adéquates et prenez des nouvelles de temps en temps. Voilà ce que j’appelle "la compassion active".
Que chacun de nous s’examine lui-même, que chacun interroge son cœur, ses silences quand il a clairement vu et perçu la détresse autour de lui, ses lâchetés, ses indifférences, ses hypocrisies, parce que la vraie question n’est pas ce que les autres font de la souffrance humaine, mais ce que nous en faisons quand elle passe devant nous, vivante, réelle, vulnérable, sans filtres, sans likes et sans mise en scène.
Adieu Sokhna si Halima Gadji. Yalla nako yalla yeurmeu. Amine. Dors bien.
Dr Lova Nyemb Bassong