L’émouvant hommage de Charles Armel à Bassek Ba Kobhio

Bassek Ba Kobhio CHARLES ARMEL 'Le silence d’un pionnier du cinéma africain'

Tue, 12 May 2026 Source: www.camerounweb.com

Les Camerounais se sont réveillés ce mardi 12 mai avec la triste annonce du décès du célèbre cinéaste africain Bassek Ba Kobhio. Cette disparition constitue une énorme perte pour le monde du cinéma africain et suscite une vive émotion dans l’univers du 7e art sur le continent. À la suite de cette nouvelle bouleversante, le chroniqueur et activiste camerounais Charles Armel a tenu à rendre un vibrant hommage au fondateur du festival Écrans Noirs, saluant l’héritage et l’immense contribution du réalisateur au rayonnement du cinéma africain.

Bassek Ba Kobhio : le silence d’un pionnier du cinéma africain

Le cinéma camerounais et africain perd l’une de ses figures les plus emblématiques. Le cinéaste, écrivain et promoteur culturel Bassek Ba Kobhio serait décédé ce matin, laissant derrière lui une œuvre intellectuelle et artistique majeure, mais aussi un vide immense dans le paysage culturel africain.

Avec sa disparition, c’est une génération de bâtisseurs qui s’efface progressivement. Une génération qui considérait le cinéma non comme un simple divertissement, mais comme un instrument de mémoire, de conscience et de souveraineté culturelle.

Bassek Ba Kobhio n’était pas seulement un réalisateur. Il était un militant de l’image africaine. Un homme convaincu que les sociétés africaines devaient raconter elles-mêmes leurs histoires, défendre leurs imaginaires et préserver leurs valeurs face à l’uniformisation culturelle.

À travers ses films, ses prises de parole et ses engagements intellectuels, il aura constamment interrogé les fractures sociales, les contradictions politiques et les héritages historiques du continent africain. Son travail portait une exigence rare : celle d’un cinéma enraciné dans les réalités africaines, loin des caricatures et des récits imposés de l’extérieur.

Mais son héritage dépasse largement sa filmographie.

Le nom de Bassek Ba Kobhio restera indissociable du Festival Écrans Noirs, qu’il a fondé et porté pendant des années malgré les difficultés structurelles du secteur culturel africain. À une époque où peu croyaient encore à la capacité du Cameroun d’abriter un grand rendez-vous international du cinéma, il a construit, avec persévérance, l’un des principaux espaces de promotion du cinéma africain et diasporique.

Écrans Noirs est devenu bien plus qu’un festival. C’était un lieu de transmission, de débats, de découvertes et de résistance culturelle. De nombreux jeunes réalisateurs africains y ont trouvé une visibilité, un réseau et parfois une première reconnaissance internationale.

Dans un environnement souvent marqué par le sous-financement de la culture, l’absence de politiques publiques cohérentes et la précarité des créateurs, Bassek Ba Kobhio aura tenu debout là où beaucoup auraient renoncé.

Son combat pour la restauration des valeurs endogènes africaines restera également central dans son parcours. Il refusait l’effacement culturel et dénonçait régulièrement les formes d’aliénation intellectuelle qui éloignent les sociétés africaines de leurs propres références historiques et identitaires.

Cette posture lui valait respect, admiration, mais aussi parfois incompréhensions. Car défendre une vision souveraine de la culture exige de résister aux logiques de facilité, aux financements conditionnés et aux récits standardisés.

Son engagement au sein de plusieurs espaces professionnels et intellectuels témoignait aussi de sa volonté constante de structurer durablement le secteur culturel africain. Jusqu’à ses derniers jours, il demeurait une voix écoutée, respectée et engagée dans les débats sur l’avenir du cinéma africain.

Son œuvre cinématographique restera l’un des témoignages les plus forts de cette vision.

Une filmographie marquante

Longs métrages

Sango Malo (Le Maître du canton) – 1991

Ce film devenu emblématique raconte l’histoire d’un instituteur idéaliste affecté dans un village reculé. En voulant transformer les méthodes éducatives traditionnelles et réveiller les consciences, il se heurte rapidement aux autorités locales et aux résistances sociales. À travers cette œuvre, Bassek Ba Kobhio questionnait déjà les rapports entre pouvoir, éducation et émancipation.

Le Grand Blanc de Lambaréné – 1995

Dans cette œuvre ambitieuse, il revisite la figure d’Albert Schweitzer, médecin et prix Nobel installé au Gabon. Mais loin de l’hommage classique, le réalisateur propose un regard africain critique et nuancé sur l’héritage du célèbre humanitaire occidental, interrogeant les ambiguïtés de la relation entre l’Afrique et l’Occident.

Le Silence de la forêt – 2003

Coréalisé avec Didier Ouenangaré, ce film aborde avec profondeur les discriminations subies par les peuples pygmées en Afrique centrale. À travers le parcours d’un inspecteur d’académie centrafricain plongé dans l’univers de la forêt, l’œuvre dénonce les préjugés sociaux, l’exclusion et les violences invisibles qui frappent les communautés autochtones.

Courts métrages et documentaires

Festac – 1989

Son premier court métrage documentaire marque déjà son intérêt pour les dynamiques culturelles africaines et les enjeux identitaires du continent.

La Poule aux œufs d’or – 1996

Ce court métrage de sensibilisation, réalisé dans le cadre d’une série de films sur la prévention du VIH/SIDA, démontre sa capacité à utiliser le cinéma comme outil d’éducation et de santé publique.

Naissance d’une démocratie – 2003

À travers ce documentaire politique, Bassek Ba Kobhio explore les mutations démocratiques africaines et les tensions entourant les processus de transition politique.

Aujourd’hui, les hommages affluent naturellement. Mais au-delà de l’émotion, sa disparition pose une question plus profonde : que restera-t-il de la politique culturelle africaine si les institutions ne prennent pas le relais des pionniers qui disparaissent ?

Car Bassek Ba Kobhio appartenait à cette catégorie rare d’hommes qui construisent des institutions là où il n’existait presque rien. Ce type de parcours ne se remplace pas facilement.

Le plus grand hommage qui puisse lui être rendu ne réside donc pas uniquement dans les discours. Il réside dans la capacité des nouvelles générations à poursuivre le travail qu’il a commencé : produire des récits africains ambitieux, défendre les industries culturelles locales et préserver les espaces de création indépendants.

Le Cameroun perd un cinéaste.

L’Afrique perd un bâtisseur culturel.

Le cinéma perd une conscience.

Je m’incline devant la mémoire d’un immense professionnel, d’un intellectuel engagé et d’un pionnier qui aura consacré sa vie à faire exister l’image africaine par elle-même et pour elle-même.

Que son œuvre demeure.

Source: www.camerounweb.com