Il est aujourd’hui présenté par certains comme un prétendant crédible au poste de vice-président
Au Cameroun, Franck Biya, fils aîné du président Paul Biya, est perçu comme une personnalité paradoxale : omniprésente dans les spéculations sur la succession présidentielle, mais largement inconnue du grand public. Certains Camerounais soulignent le manque d'informations sur son parcours, ses convictions et sa vision politique, tout en relevant ses récentes apparitions publiques qui alimentent les hypothèses sur son avenir politique.
À une époque, on disait d’un homme qu’il était « le meilleur parti » : bonne famille, belles humanités, carnet d’adresses bien fourni. Le genre de gendre qui rassure les mères et flatte les généalogies. Aujourd’hui, certains Camerounais rêvent d’un autre parti : Emmanuel Franck Olivier Biya, né le 21 août 1971 à Yaoundé. Même formule, deux calendriers. Calendrier mondain : fils du président, fortune présumée, discrétion qui sied aux salons. Pour une certaine aristocratie, c’est le meilleur parti. Celui qu’on épouse. Calendrier politique : fils du président, apparitions mesurées, silence qui sied au Palais. Pour une certaine nomenklatura, c’est aussi le meilleur parti. Celui qu’on désigne.
De Franck Biya, les Camerounais ne savent qu’une chose : il est le fils de Paul Biya. Son visage circule. Ses photographies aussi. Le reste demeure brumeux. Comme son père, il a fait du secret un art de vivre. Il aurait effectué ses études au Cameroun avant de poursuivre sa formation à l’Université de Californie du Sud, USC, où il aurait obtenu un diplôme en sciences politiques et en économie. Conseiller spécial du président, affirme la rumeur. L’acte de nomination ? Introuvable. Fantôme administratif. Il aurait commencé dans les affaires en 1997, comme partenaire de l’entreprise d’exploitation forestière I.N.G.F. Les Camerounais l’ont appris dans les annonces légales : la société a depuis fermé ses portes et son passif a été vendu aux enchères. Il aurait également fondé Venture Capital plc en 2004. On le dit aujourd’hui impliqué dans plusieurs projets liés à l’immobilier, à l’hôtellerie ou encore à l’énergie.
Incongru de curriculum pour un homme que certains imaginent à la tête de l’État. Incongru de dot politique pour celui que d’autres destinent à la République. Sa vie publique tient du mur. Sa vie privée se résume à quelques fragments : marié, père de quatre enfants, amateur de sport, de vélo, de jogging et de marche, dit-on. Qui sont ses amis ? Mystère. Jamais vu dans un stade, rarement aperçu dans les bains de foule, jamais véritablement exposé à la lumière médiatique. Accro de PlayStation, murmurent certains. La discrétion n’est que le paravent de la paresse, rétorquent d’autres. Difficile de trancher. Difficile d’aimer sans connaître. Difficile d'adouber sans information. Or la politique, c’est d’abord une rencontre. Comme le chantait Johnny Hallyday dans « L’Envie », c’est rêver en se rasant. Sentir la poussière, la colère, les attentes d’un peuple. Une rencontre entre un homme et la rue. Pas un écran. Pas un protocole.
Pour prétendre à la magistrature suprême, encore faut-il en manifester la volonté. Or Franck Biya n’a laissé que peu d’indices en ce sens. Pas de doctrine clairement formulée, pas de discours structuré dans la durée, pas de ligne d’horizon identifiable. Même les mouvements créés pour promouvoir son nom n’ont jamais bénéficié d’un soutien explicite de sa part. Il les regarde pousser sans les arroser. Longtemps, aucun signal. Puis quelques apparitions. Franck Biya se montre davantage aux côtés de son père. Assistance ou transmission ? Le 6 novembre 2023, il prend la parole à Nice lors du 38e anniversaire du RDPC, drapé des couleurs du parti. Fait rare. Fait signe. Première intervention publique remarquée, hommage appuyé au « leader naturel » que serait son père. Les images de sa rencontre avec Francis Ngannou et Kylian Mbappé à son domicile ont également circulé en juillet 2023, lors du séjour de l’attaquant français au Cameroun. Plus tard, après le drame de Mbankolo en novembre 2023, il descend sur le terrain pour témoigner de sa solidarité. Sa sœur Brenda Eyenga le décrit comme un grand frère attentif. Autant d’éclairs dans la brume. Assez pour attirer l’attention. Pas assez pour dessiner un cap.
Le fils aîné de Paul Biya est aujourd’hui présenté par certains comme un prétendant crédible au poste de vice-président. Une fonction devenue stratégique depuis la révision constitutionnelle d’avril 2026. Désormais, le président nomme le vice-président, lequel achève le mandat en cas d’empêchement du chef de l’État. Pas d’élection. Pas de campagne. Pas de programme à défendre devant les urnes. Une nomination suffit. Le meilleur parti devient alors celui qu’on choisit sans consulter les invités. L’Afrique connaît ce scénario. Des fils ont succédé à leur père avec des fortunes diverses : Joseph Kabila en RDC, Faure Gnassingbé au Togo, Ali Bongo Ondimba au Gabon, Mahamat Idriss Déby au Tchad. D’autres sont régulièrement évoqués dans les scénarios successoraux : Teodorin Nguema Obiang Mangue en Guinée équatoriale, Christel Sassou Nguesso au Congo ou encore Muhoozi Kainerugaba en Ouganda. Partout, la même interrogation : lorsque l’ombre du père couvre tout l’espace politique, le fils devient parfois la seule case visible sur le bulletin imaginaire.
Ce n’est pas une anomalie juridique. La Constitution ne l’interdit pas. Mais transformer la République en héritage revient à glisser de la loi vers la généalogie. « La démocratie n’est pas la fille du sang », rappelait Senghor. Si Franck Biya est d’abord identifié comme le fils du président, beaucoup d’autres responsables publics apparaissent eux aussi comme les créatures d’un système construit autour de Paul Biya. Peu se sont distingués par une vision propre, une trajectoire autonome ou des convictions capables de survivre à l’ombre du chef. Dans ce décor de silhouettes, le fils devient le seul visage identifiable. Non parce qu’il a davantage démontré, mais parce que les autres se sont davantage effacés. Comme l’écrivait Aimé Césaire, « on ne colonise pas, on décivilise ». Ici, on ne forme plus des leaders ; on éteint progressivement les lumières.
Faire du Cameroun une monarchie par défaut au nom de la stabilité, c’est confondre le trône et le fauteuil présidentiel. L’un se transmet. L’autre se mérite. L’un relève de la filiation. L’autre devrait relever du suffrage. Or de Franck Biya, l’inconnu le plus célèbre du Cameroun, on sait encore trop peu de choses pour juger un projet, une vision ou un programme. On connaît un nom. On devine une proximité avec le pouvoir. On observe une présence croissante. Mais cela suffit-il ? Un nom, même lourd d’histoire, ne constitue pas un projet politique. Un héritage ne remplace pas un programme. Une filiation ne vaut pas une rencontre avec le peuple. Car une République ne se construit ni dans le secret ni dans la désignation silencieuse. Elle se construit dans le débat, dans le choix et dans la confrontation des projets. Et la rencontre, elle, ne se nomme pas.
Duke Atangana Etotogo