Serge Pascal Behsi Ombala propose à la nouvelle direction six priorités
Une lettre ouverte très critique vient d’être adressée à Tiriane Balbine Nadège Noah, nouvelle présidente du MRC. Elle est invitée à rompre avec les méthodes de Maurice Kamto et à refonder le parti. Dans cette lettre, Serge Pascal Behsi Ombala accuse notamment l’ancien président d’avoir personnalisé le pouvoir, favorisé une forte empreinte communautaire, manqué de transparence financière, privilégié la contestation au détriment d’un véritable projet de gouvernement et insuffisamment préparé une relève.
Lettre ouverte à Madame Tiriane Balbine Nadège Noah, nouvelle Présidente du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun
Madame la Présidente,
Vous héritez d'un parti qui fut, à l'origine, une promesse. Une promesse de renouveau, de rigueur, d'alternative crédible. Quatorze ans plus tard, cette promesse est devenue un tombeau politique. Le MRC n'est plus un parti, c'est une tontine bamiléké déguisée en mouvement national. Son ex-president, Maurice Kamto, a régné sans partage, excluant les voix dissonantes, marginalisant les cadres non-bamiléké, transformant une organisation politique en une cour personnelle où la loyauté primait sur la compétence. Il a fait de votre parti une secte, et la secte a échoué.
Vous n'êtes pas responsable de cet héritage. Mais vous serez responsable de ce que vous en ferez.
En tant que politologue de formation, je me permets de vous adresser ce que la science politique appelle un « mode de gestion ultime » : non pas une liste de recettes, mais un cadre théorique et pratique pour transformer un vestige tribal en véritable alternative politique. Puissiez-vous y trouver matière à gouverner avec la rigueur qui a tant manqué à votre prédécesseur.
Première leçon : la dépersonnalisation du pouvoir
Le premier péché de Kamto fut d'incarner le parti au point de le confondre avec sa personne. Le MRC n'était pas une institution, c'était Kamto. Ses militants ne militaient pas pour des idées, ils militaient pour un homme. Cette confusion entre le leader et l'organisation est mortelle en politique. Elle conduit inévitablement au culte de la personnalité, puis à la sclérose.
Votre première tâche, Madame la Présidente, est de dépersonnaliser le pouvoir. Cela signifie :
• Institutionnaliser les règles : des statuts clairs, des procédures écrites, des mandats limités dans le temps, des mécanismes de contrôle interne.
• Décentraliser la prise de décision : un bureau exécutif qui délibère, des commissions thématiques qui travaillent, des instances locales qui remontent les préoccupations.
• Éviter le culte du fondateur : Kamto doit devenir une figure historique, pas un gourou dont on invoque l'esprit à chaque réunion.
Un parti qui survit à son leader est un parti qui a atteint l'âge adulte. Tant qu'il ne le fait pas, il reste une secte.
Deuxième leçon : la déethnicisation de l'appartenance
Kamto a fait du MRC une forteresse bamiléké. Ce n'était pas une stratégie, c'était un réflexe. Il a recruté dans sa communauté, il a promu dans sa communauté, il a protégé dans sa communauté. Résultat : le MRC est perçu comme un parti bamiléké, et cette perception le tue à petit feu.
Votre deuxième tâche est de déethniciser l'appartenance. Cela signifie:
• Un recrutement volontariste hors de l'Ouest : aller chercher des cadres dans le Littoral, dans le Centre, dans le Nord, dans l'Extrême-Nord, dans le Sud, dans l'Est. Pas pour faire de la figuration, mais pour gouverner.
• Une représentativité équilibrée dans les instances : des quotas géographiques, non pas pour la forme, mais pour la substance. Un parti national doit ressembler à la nation.
• Un discours qui parle à tous : cesser de s'adresser aux Bamiléké en pensant parler aux Camerounais. Cesser de transformer chaque meeting en rassemblement communautaire.
Un parti ethnique peut gagner des voix dans sa région. Il ne gagne jamais le pays.
Troisième leçon : la professionnalisation de la gestion
Kamto a dirigé le MRC comme il dirigeait ses cours à l'université : par la parole, l'autorité, et l'improvisation. Aucun bilan, aucun audit, aucune comptabilité. Quatorze ans de gestion sans un seul rapport financier public. C'est une faute politique, mais c'est aussi une faute morale.
Votre troisième tâche est de professionnaliser la gestion. Cela signifie:
• Un audit annuel : des comptes certifiés, publiés, accessibles à tous les militants.
• Une transparence financière totale : chaque don, chaque cotisation, chaque dépense doit être traçable.
• Une équipe de gestion compétente : des trésoriers, des secrétaires, des responsables administratifs formés, pas des amis ou des fidèles.
Un parti qui cache ses comptes cache ses intentions. Un parti qui ne rend pas de comptes à ses militants ne rendra jamais de comptes aux citoyens.
Quatrième leçon : la construction d'un projet, pas d'un homme
Kamto a passé sa carrière politique à dénoncer le régime. C'était nécessaire, mais ce n'était pas suffisant. Un parti d'opposition qui n'a pas de projet est un parti de contestation, pas de gouvernement. Le MRC a dénoncé pendant quatorze ans sans jamais proposer.
Votre quatrième tâche est de construire un projet. Cela signifie :
• Des programmes sectoriels : éducation, santé, économie, infrastructures, défense, diplomatie. Pas des slogans, des politiques.
• Une vision de long terme : où voulez-vous emmener le Cameroun dans vingt ans ? Comment comptez-vous y arriver ?
• Une méthode : comment comptez-vous gouverner ? Avec qui ? Pour qui ? Contre quoi ?
Un parti sans projet est un parti sans avenir. Les électeurs ne votent pas pour une colère, ils votent pour une espérance.
Cinquième leçon : la formation d'une relève
Kamto a régné quatorze ans. Il a exclu, marginalisé, écarté tous ceux qui auraient pu lui succéder. Résultat : le MRC n'a pas de relève. Vous êtes arrivée à la présidence non pas parce que vous étiez préparée, mais parce que le gourou est parti et que personne d'autre n'était là.
Votre cinquième tâche est de former une relève. Cela signifie :
• Une école de cadres : des formations régulières pour les militants, les élus locaux, les responsables de section.
• Une promotion interne : les postes doivent être attribués à la compétence, pas à l'ancienneté ou à la proximité.
• Une culture de la succession : accepter que d'autres puissent prendre votre place un jour, et préparer ce jour dès maintenant.
Un parti qui dépend d'un seul homme est un parti qui meurt avec lui.
Sixième leçon : la réconciliation avec les exclus
Kamto a laissé derrière lui un cimetière d'ambitions brisées. Willy Mengue exclu. Okala Ebode exclu. Ndjamen exclu. Bibou Nissack marginalisé. Tant d'autres que l'histoire ne retiendra pas, mais dont les blessures sont encore ouvertes.
Votre sixième tâche est de réconcilier. Cela signifie :
• Tendre la main aux exclus : les inviter à revenir, reconnaître les erreurs passées, proposer une nouvelle dynamique.
• Faire preuve d'humilité : reconnaître que le MRC a failli, que des erreurs ont été commises, que des militants ont été injustement traités.
• Reconstruire la confiance : la confiance ne se décrète pas, elle se gagne. Elle se gagne par des actes, pas des discours.
Un parti qui ne reconnaît pas ses erreurs est un parti qui les répétera.
Pour finir : de la tontine à l'institution
Madame la Présidente, vous avez entre les mains un parti qui fut grand et qui est devenu petit. Un parti qui fut une promesse et qui est devenu une caricature. Un parti qui fut une alternative et qui est devenu une tontine.
Vous pouvez choisir de gérer cet héritage comme Kamto l'a fait : en préservant les privilèges, en maintenant les équilibres communautaires, en protégeant les fidèles. Dans ce cas, vous serez une continuatrice, et le MRC mourra avec vous.
Ou vous pouvez choisir de transformer. De faire du MRC une institution, pas une secte. Un parti national, pas une tontine bamiléké. Une alternative crédible, pas un vestige tribal.
La science politique enseigne qu'un parti meurt de trois façons : par la répression extérieure, par la division interne, ou par la sclérose institutionnelle. Kamto a failli vous tuer par les deux dernières. C'est à vous de choisir si vous voulez être celle qui redresse ou celle qui enterre.
Le Cameroun a besoin d'une opposition crédible. Pas d'une tontine. Pas d'une secte. Pas d'un culte. Une opposition qui propose, qui rassemble, qui gouverne un jour.
Puissiez-vous être cette femme-là.
Avec tout le respect que doit un politologue formé à une responsable politique,
Un observateur attentif de la scène camerounaise
Serge Pascal Behsi Ombala