Il présente ainsi son retour au gouvernement comme le résultat d'un choix politique assumé
Issa Tchiroma avait décidé de soutenir la modification de la Constitution de 2008 pour, disait-il, faire barrage aux ambitions du G11 et à une éventuelle prise de pouvoir par les militaires. Il affirme avoir ensuite défendu publiquement Biya pendant les émeutes de février 2008 et face aux accusations de biens mal acquis visant le chef de l’État en 2009.
« En 2008, la vie politique allait m'offrir une opportunité d'agir et de renouer avec l'action.
Paul Biya avait décidé de modifier la Constitution au motif qu'elle interdisait qu'il puisse solliciter un nouveau mandat en 2011. Au pouvoir depuis vingt-six ans, quasiment tous ses collaborateurs et responsables politiques voulaient son départ.
À la surprise générale, mon analyse était tout autre. À mon sens, Paul Biya était le seul candidat capable de faire barrage au G11, ces fonctionnaires, véritables prédateurs des biens de l'État capables de croiser le fer entre eux pour gagner le pouvoir; ou pire encore en cas d'échec, aux militaires. J'étais prêt à soutenir une modification de la Constitution pour éviter de tels scénarios.
Que Biya puisse se représenter était finalement un moindre mal.
Je devais aller vers lui. Je savais pouvoir lui être utile dans ce combat et son isolement m'offrait la seule opportunité de retrouver une légitimité politique. Par le passé, Paul Biya m'avait déjà sollicité, sans que je n'accepte ses offres. Cette fois, j'allais prendre l'initiative et je voulais lui en expliquer les raisons.
Via un ami de passage à Yaoundé, en la personne de Martin Belinga Eboutou Ambassadeur extraordinaire plénipotentiaire représentant le Cameroun aux Nations Unies à New York, je fis passer mes arguments à Paul Biya, tout en le chargeant de lui dire ma proposition de soutenir publiquement sa volonté de faire adopter une modification de la constitution.
Pour agir, je proposais de dire haut et fort mon opinion à la presse. Ma position allait surprendre, mais j'étais prêt à affronter critiques et attaques, parce que mes arguments étaient solides.
[…]
Paul Biya valida mon offre et me donna les moyens d'organiser une conférence de presse au Hilton. T'y conviais la presse nationale et internationale, ainsi que les hommes politiques de premier plan. J'avais également invité Mamadou Ahidjo, Mohamadou Talba de l'UNDP, Hamadou Adji, Boubakari Dabo, Alhadji Aroga ainsi que d'autres amis et camarades du parti. La conférence fut une déflagration politique.
Connu pour ma fermeté et mon inflexibilité, chacune de mes décisions était réputée pour être définitive. Ce jour-là, personne ne voulut croire à la probité de mon revirement !
Comment pouvais-je épauler celui que j'avais combattu ? Celui sous la présidence duquel je fus jeté en prison? Comment pouvais-je soutenir un amendement de la Constitution qui mènerait directement à sa réélection ?!
Je me lançais dans un marathon de conférences pour expliquer aux quatre coins du pays les raisons de ma décision. Ma priorité absolue était de faire barrage aux militaires et au G11, quitte à soutenir celui que j'avais combattu.
Le pays se souleva, en partie pour manifester sa vive opposition à l'amendement de la Constitution, mais aussi et surtout en raison de l'inflation galopante qui augurait une explosion massive de la pauvreté. Des « émeutes de la faim » éclataient un peu partout. Nous étions en février 2008, mon peuple souffrait. De Douala à Yaoundé, le pays était au bord de l'insurrection.
Il s'agissait des plus importantes émeutes depuis les opérations « villes mortes » de 1991. La population, la jeunesse surtout, scandait son exaspération, sa rage contre vingt-six années de présidence autocratique et de pauvreté croissante. La violence de la répression policière et militaire faillit faire tout basculer.
Edgar Alain Mébé Ngo'o, ministre délégué à la Présidence, chargé de la Défense, suggéra à Paul Biya de me solliciter pour calmer le peuple. Je pris la parole et fis un parallèle avec mai 68 en France.
En pleine crise économique et sociale, le général de Gaulle s'était rendu à Baden-Baden, au quartier général des forces françaises en Allemagne, où il avait fait une allocution musclée « Je ne me retirerai pas, j'ai un mandat, je le remplirai ».
J'expliquais que le devoir d'un chef d'État était de monter au créneau, si besoin, pour assurer la stabilisation des institutions. Le journaliste Armand Okol était aux commandes. Il officiait en tant que modérateur de cette conférence à laquelle la presse nationale et internationale avait été conviée.
Le 1er avril 2008, l'Assemblée nationale, largement dominée par le parti présidentiel, le RDPC, vota par 157 voix pour et 5 contre, plusieurs projets d'amendements à la Constitution qui ouvraient la voie à un nouveau septennat pour Biya. Quinze parlementaires du principal parti de l'opposition, le Front social-démocrate (SDF), quittèrent la salle, peu avant le scrutin, pour protester contre ce qu'ils appelèrent un « coup d'Etat constitutionnel ».
Je montais au créneau sans relâche, pour dénoncer, expliquer et encourager le pouvoir. Notamment en 2009, lorsque avait surgi une accusation extrêmement grave de biens mal acquis à l'encontre de Paul Biya.
Une organisation caritative chrétienne française, CCFD-Terre Solidaire, l'accusait d'avoir amassé une véritable fortune, notamment en biens immobiliers. Une fois de plus, je fus désigné pour être en première ligne de ses soutiens.
Aucun membre du gouvernement n'osa monter au créneau pour le défendre. J'eus le toupet de dénoncer la complicité de cette organisation caritative avec les adversaires du gouvernement.
Je pense que c'est dans ces heures difficiles que Paul Biya décela mon don de communicant. Les premières rumeurs me laissèrent à penser qu'on voulait me confier la présidence du Conseil d'administration d'une entreprise.
Et j'appris l'improbable.
Paul Biya voulait me voir réintégrer son gouvernement! Il me nomma ministre de la Communication et Porte-parole du gouvernement. Du jour au lendemain, ma vie et mon statut changèrent radicalement.
Je n'avais plus à craindre pour l'avenir des miens ; je savais pouvoir désormais leur assurer une vie digne et stable. Mais plus encore, j'étais désormais en capacité d'agir pour le bien des Camerounais.
Car si j'avais pris un engagement envers Biya, j'espérais pouvoir concilier cette parole donnée de fidélité avec mes propres valeurs, pour mettre ma fonction - et les moyens qu'elle m'offrait - au service de l'intérêt général.
À partir de juin 2009, cette mission accapara ma vie, mon esprit, mon énergie. »
La suite en lisant son livre « Issa Tchiroma, Un homme, une Nation, Un destin »
Arol Ketch