'Il a sorti le Cameroun du carcan de 1960 sans le jeter dans un autre carcan'
Dans cette tribune, l’ex secrétaire générale du parti de l’opposant Issa Tchiroma revient sur les accords de coopération signés entre le Cameroun et la France en 1960, contestant l’existence d’un document juridique unique intitulé « les 11 accords de la honte ». Jeana Nsoga soutient que ces accords, qui encadraient notamment la coopération économique, monétaire et militaire, ont été progressivement renégociés sous Paul Biya, avec la signature d’un nouvel accord de partenariat de défense en 2009, entré en vigueur en 2012. Elle attribue à cette démarche la fin de certaines clauses d’intervention militaire automatique et de monopole français dans la coopération militaire et économique.
Mes gens,
Ce matin je lisais un article sur les fameux ''11 accords de la honte'' et je me suis dit qu'il va falloir qu'on en parle et que cela cesse d'être un mythe. Nous avons le droit de savoir.
Il faut faire la différence entre ce qui existe au Journal Officiel et ce que rapportent les activistes et propagandistes. La différence réside dans la restitution de la vérité pour la mémoire historique.
Le 13 novembre 1960 à Yaoundé, Ahidjo signe avec la France un Traité de coopération. L'article 8 de ce Traité dit :
''Sont annexés au présent traité les accords et conventions suivants, qui en font partie intégrante" :
- L'Accord de coopération en matière économique, monétaire et financière
- La Convention organisant les relations entre le Trésor camerounais et le Trésor français
- La Convention culturelle
- L'Accord général de coopération technique en matière de personnel
- L'Accord de coopération en matière d'aviation civile
- L'Accord concernant l'Assistance militaire technique aux Forces armées camerounaises
- La Convention sur le rôle et le statut de la Mission militaire française au Cameroun.
Avec les échanges de lettres, protocoles et conventions de 1961-1962 (Postes et télécoms, consulaire, sécurité sociale, nationalité), on arrive à une vingtaine de textes. Mais il n'existe pas de document unique intitulé "11 accords".
Ce que les réseaux sociaux appellent "les 11 accords de la honte". C'est une compilation militante qui résume le fond de ces traités. C'est cette liste qui circule depuis 2010 :
1. La dette coloniale pour le remboursement des bénéfices de la colonisation
2. La confiscation automatique des réserves financières nationales - dépôt au Trésor français
3. Le Droit de préemption sur les matières premières stratégiques accordé à la France
4. La Priorité aux intérêts et entreprises françaises dans les marchés publics et appels d'offres
5. Le Droit exclusif à la France de fournir des équipements militaires et de former les officiers
6. Le droit pour la France de déployer des troupes et d'intervenir militairement pour défendre ses intérêts
7. L'obligation de faire du français la langue officielle et la langue pour l'éducation
8. L'obligation d'utiliser le Franc CFA
9. L'obligation d'envoyer un bilan annuel et un rapport de réserves à la France
10. L'Interdiction d'avoir une alliance militaire avec un autre pays
11. L'obligation de s'allier avec la France en cas de guerre ou de crise mondiale.
Aucun document juridique unique en 11 points n'a été retrouvé, ce sont des accords distincts négociés séparément, mais le fond (centralisation des réserves, clause d'intervention militaire, monopole de formation) a bien existé et a été renégocié à partir de 2009 par le Président Paul Biya.
C'est pour ça que quand on dit "Biya a rompu les 11 accords coloniaux", cela signifie juridiquement qu'il a renégocié le traité-cadre de 1960 par les accords de partenariat de défense entre la France et le Cameroun de 2009 entrés en vigueur en 2012, et c'est à cette occasion qu'a été supprimée la clause d'intervention automatique.
Qu'on le veuille ou non, qu'on l'aime ou pas, qu'on le comprenne ou pas et qu'on le sache ou non, Paul Biya est, en AFRIQUE, le stratège politique qu'on ne PEUT pas nier, c'est un stratège politique au sens classique du terme.
Le Président de la République, d'après notre Constitution 1996, n'est pas un gestionnaire du quotidien. Il est le garant de la souveraineté, de l'indépendance nationale et de la conduite des relations internationales.
Le quotidien de l'administration relève du Gouvernement sous l'autorité du Premier Ministre.
C'est pour cela que quand je dis que juger Paul Biya sur les nids-de-poule, c'est se tromper de grille de lecture, ce n'est pas un avis militant. Il faut le juger sur ce qu'il a fait de la souveraineté.
De 1960 à 2009, le Cameroun a vécu sous les accords de coopération signés par Ahidjo au lendemain de l'indépendance. Ces textes prévoyaient : le dépôt de 65% de nos réserves de change au Trésor français, la priorité automatique aux entreprises françaises pour les marchés publics et les matières premières stratégiques, le monopole français sur la formation et l'équipement de notre armée, et un accord de défense qui autorisait l'intervention automatique de l'armée française au Cameroun. C'était le cadre de la Françafrique.
En 2009, Paul Biya signe la renégociation de ces accords. Ce texte est entré en vigueur en 2012. C'est ce document dont on parle peu. Il met fin à 52 ans de statu quo : siffle la fin de la clause d'intervention automatique de l'armée française prévue par l'accord de défense de 1960, et la fin du monopole de formation de nos officiers par la France, et surtout, la fin du droit de préférence économique exclusif. La France reste partenaire, mais elle n'a plus de droit de veto. Et il faut le rappeler : contrairement au Gabon, à la Côte d'Ivoire ou au Sénégal, le Cameroun n'a jamais abrité de base militaire française permanente.
Les conséquences de la stratégie Biya sont chiffrées.
En 1990, la France représentait 40% de nos échanges extérieurs. En 2024, elle est à moins de 10%.
La Chine est devenue notre premier partenaire commercial avec 22,2% de nos importations et 16,5% de nos exportations (chiffres INS) (en comparaison, la France n'est qu'à 5,7% à l'Export), la Turquie, l'Inde, la Russie et les Émirats sont entrés dans le jeu.
Le port en eau profonde de Kribi n'a pas été construit par Bolloré, mais par le Chinois CHEC.
Nos accords militaires sont aujourd'hui diversifiés : Israël pour le BIR, les États-Unis pour la lutte contre Boko Haram, la Russie pour la formation depuis l'accord de 2015 renégocié en 2022.
Une sacrée différence avec les ruptures brutales et leurs conséquences vues ailleurs. Paul Biya n'a pas dénoncé avec fracas. Il a laissé expirer, renégocié, et dilué. Pas de sanctions, pas de suspension d'aide, pas d'isolement bancaire. Il a obtenu le même résultat que d'autres obtiennent par la confrontation, il a imposé la fin du monopole, mais par la voie diplomatique.
C'est une méthode lente, qui ne fait pas de bruit, mais qui est documentée au Journal Officiel. Reste la question de la gestion interne, et nous devons la poser avec lucidité.
Le Président nomme les Directeurs Généraux sur proposition de la tutelle, instruite par le Premier Ministère et filtrée par le Secrétariat Général de la Présidence. Il n'a pas choisi de sacrifier l'interne, il a fait un arbitrage humain : il a priorisé ce que lui seul peut faire, la souveraineté internationale, et a confié l'animation interne à des collaborateurs.
Le constat est que cette chaîne de propositions n'a pas toujours fonctionné de manière collégiale et efficace. Quand les deux entités chargées de porter les propositions vers le Chef - la Primature et le SGPR - ne s'entendent pas, c'est l'ensemble de la machine qui semble se gripper.
Ce n'est pas un abandon, c'est le prix d'une équipe qui n'a pas su s'élever à la hauteur de la confiance confiée. Ça ne justifie rien mais ça explique ce à quoi on assiste aujourd'hui.
On peut critiquer son bilan interne, sa longévité, sa gouvernance. Mais sur le dossier de la souveraineté internationale, nier son efficacité serait de la mauvaise foi.
Il a sorti le Cameroun du carcan de 1960 sans le jeter dans un autre carcan. C'est cela, la définition même d'une stratégie d'État.
Et pour l'interne, le chantier qui reste est justement celui de la loyauté d'équipe. On peut l'interroger mais elle ne dépend pas de celui qui nomme, malheureusement, un leader choisit au mieux c'est tout ce qu'il peut faire.
Bonne journée...
Jeana Nsoga