Le Cameroun n'est plus gouverné par un chef qui décide
La révision constitutionnelle d'avril 2026, poussée en coulisses par le secrétaire général Ferdinand Ngoh Ngoh pour sécuriser la succession via la création d'un poste de vice-président, a produit l'effet inverse. En rendant cette nomination purement facultative, la réforme a transformé la vice-présidence en un « centre de gravité négatif » : désigner un titulaire reviendrait à créer un rival direct à Paul Biya et à déclencher une guerre ouverte entre les différents clans du régime. Face à des partenaires extérieurs qui préfèrent ce statu quo prudent à l'instabilité, et à un président de 93 ans qui refuse de se déposséder du pouvoir en nommant un dauphin, la non-décision est devenue l'ultime levier de contrôle d'un système désormais uniquement suspendu au temps biologique.
POURQUOI PAUL BIYA NE TRANCHERA PROBABLEMENT PAS
Le Cameroun vit une situation où le pouvoir existe institutionnellement mais n'existe plus politiquement. Le poste de vice-président est là, et il est impossible à occuper. Le chef est là, et il ne peut plus décider. Les clans sont là, et ils ne peuvent plus avancer. Voilà le paradoxe du pouvoir vide, une architecture complète, des acteurs en place, et pas un geste possible.
Car tout pourrait bouger d'un rien. Le poste pourrait être pourvu d'une signature, il ne l'est pas. Les clans pourraient pousser un nom, ils ne le font pas. Le système pourrait avancer, il ne le fait plus.
Ce blocage n'est pas un accident. Il est le produit d'une réforme constitutionnelle mal pensée, portée par un homme qui croyait y trouver la clé de sa propre légitimité. Il est aussi le symptôme d'un système politique arrivé à son point de rupture. Tout indique que Paul Biya ne tranchera probablement pas. Non par incapacité, mais parce que le régime qu'il a bâti rend désormais toute décision plus dangereuse que l'absence de décision.
I. La réforme constitutionnelle, l'erreur politique qui a piégé tout le système
Pour comprendre la paralysie, il faut remonter à son origine, la révision d'avril 2026.
Rétablissons d'abord la mécanique officielle, car elle compte. Le projet de loi numéro 2094 a été initié par Paul Biya lui-même et adopté par le Parlement réuni en Congrès le 4 avril, par environ deux cents voix contre dix-huit. Mais derrière la procédure, la presse rapporte que le texte aurait été porté en coulisses par le clan du secrétaire général de la présidence, Ferdinand Ngoh Ngoh, qui devait y trouver le moyen de contrôler la transition depuis l'intérieur du système.
Un instrument taillé pour une légitimité qui manquait
L'homme était alors contesté par les barons du régime. Il disposait d'une délégation de signature permanente que beaucoup jugeaient excessive, au point qu'il agissait comme un quasi vice-président de fait. Mais le pouvoir de fait n'est pas le pouvoir de droit. Ngoh Ngoh n'était pas un héritier naturel, il n'était pas un Bulu historique, il n'était pas un dauphin assumé. Il lui fallait un instrument constitutionnel pour transformer une fonction en statut, se prémunir des rivaux, verrouiller l'avenir. La vice-présidence pouvait être cet instrument.
Sur le papier, la construction était habile. Créer un poste dont le titulaire achève le mandat en cas de vacance, y placer son candidat ou soi-même, et la transition se trouvait tenue de l'intérieur. La Première Dame y voyait, de son côté, le moyen d'installer le sien. Tout semblait aligné.
Mais c'était oublier la méthode Biya
L'erreur est celle, classique, des ambitieux dans les régimes hyper-présidentialisés. Confondre la proximité avec la succession. Ngoh Ngoh a oublié quatre règles que quarante-quatre ans de pouvoir ont gravées dans le marbre. Biya ne nomme jamais de dauphin. Il ne partage jamais la légitimité. Il ne laisse jamais se former un centre de pouvoir autonome. Il ne tolère jamais qu'un collaborateur se projette au-delà de sa fonction.
La naïveté est ici stratégique et non personnelle, Ngoh Ngoh a voulu créer un instrument de succession dans un système qui ne tolère aucune succession anticipée. La réforme a donc produit l'effet inverse de celui recherché. Elle a créé un poste que le chef ne peut plus pourvoir sans se fragiliser lui-même.
Le piège s'est refermé sur ses concepteurs
Il faut ici lire le texte de très près, car il contient l'aveu. La Constitution révisée dispose que le président peut nommer un vice-président. Peut. Aucune obligation, aucun calendrier, aucun délai. La réforme a créé la faculté sans jamais créer la contrainte. Autrement dit, elle a été écrite de telle sorte qu'on puisse ne jamais l'appliquer. Ceux qui l'ont poussée ont obtenu un instrument dont l'usage dépend entièrement du seul homme qu'ils espéraient encadrer.
Le résultat est sous nos yeux. La réforme n'a pas renforcé le secrétaire général, elle l'a exposé. Elle n'a pas stabilisé le système, elle a divisé les clans. Elle n'a pas préparé la transition, elle a créé un vide institutionnel que nul ne sait combler. Elle devait mettre tout le monde au pas, elle a transformé la succession en champ de bataille. Les clans l'ont compris. Le chef l'a compris. Ngoh Ngoh l'a compris trop tard.
II. Le vice-président, un centre de gravité négatif
Le poste est devenu ce que l'on pourrait appeler un centre de gravité négatif. Il attire toutes les ambitions et détruit ceux qui s'en approchent.
Car nommer un vice-président aujourd'hui reviendrait à désigner publiquement un successeur constitutionnel, à créer un rival doté d'une légitimité irréversible, car on peut révoquer un vice-président mais on ne peut plus effacer qu'il a été désigné comme celui qui devait suivre, à marginaliser d'un coup tous les autres clans, à révéler enfin des préférences que quarante-quatre ans de silence ont soigneusement dissimulées. Dans un régime bâti sur l'incertitude entretenue, c'est un acte de dépossession. Le système s'est doté d'un mécanisme de succession qu'il ne peut plus activer.
III. La méthode Biya à son point de rupture
Pendant quarante-quatre ans, Paul Biya a gouverné selon cinq ressorts constants. L'arbitrage indéfiniment différé. La neutralisation progressive des ambitieux. La méfiance érigée en principe d'organisation. La fragmentation contrôlée des clans. Et la non-décision comme instrument de gouvernement.
Cette méthode a tenu tant que les acteurs croyaient que le chef pouvait trancher à tout instant. Elle se dérègle dès que cette croyance s'effrite. Or les signaux d'usure s'accumulent, un pouvoir présidentiel qui ne s'exerce plus que par gestes rares et imprévisibles, une chaîne de loyauté qui se distend, des mois d'attente pour une architecture gouvernementale, une méfiance devenue totale dans le cercle rapproché. La méthode ne discipline plus, elle paralyse. À force d'être appliquée pendant quarante-quatre ans, elle a cessé d'être une manière de gouverner pour devenir le système lui-même, si bien que le régime ne sait plus fonctionner autrement qu'en différant. Elle se retourne contre son auteur.
IV. La fragmentation, devenue dynamique
La division n'est plus un état, c'est un mouvement. Chaque semaine sans décision renforce ceux qui prospèrent dans le vide, affaiblit ceux qui espéraient une nomination, redistribue les alliances. Le jeu s'accélère à mesure que l'arbitre ralentit.
Les lignes de fracture se sont multipliées. Le clan Nanga contre Mvondo Ayolo. Baboké contre Ngoh Ngoh, le protégé contre son protecteur. Le cabinet civil contre le secrétariat général. Franck Biya qui avance en silence sans jamais rien réclamer. Motaze qui rassure sans oser se projeter. Dans une telle configuration, chaque décision appellerait une riposte. Et l'on touche là au plus grave, la fragmentation se poursuit désormais sans arbitre, chacun jouant contre tous sans qu'aucune autorité ne vienne plus fixer les règles ni sanctionner les coups. Nommer un vice-président ne clôturerait pas la guerre de succession, cela en ouvrirait la phase la plus intense.
V. Le faux décret, preuve d'un système vulnérable de l'intérieur
L'affaire du 12 juin a valeur de démonstration. Un homme s'est présenté à la télévision publique avec un faux décret nommant un vice-président. Les institutions se sont révélées poreuses, les réseaux infiltrés, les symboles manipulables, la chaîne publique instrumentalisable. Les services ont eux-mêmes parlé de tentative de coup d'État institutionnel.
Retenons la leçon dans toute sa brutalité. Le faux décret n'était pas un incident, c'était une preuve de concept, la démonstration qu'un simple document suffit à ébranler l'édifice. Si un faux décret a failli enclencher une transition, que déclencherait un vrai ? Le système est devenu trop poreux pour supporter un acte de succession authentique.
VI. La pression extérieure, la prudence comme consigne
Il faut enfin compter avec le regard du dehors. La succession camerounaise est observée par les puissances qui ont des intérêts dans le pays et dans le golfe de Guinée, et par les marchés financiers, dont la révision d'avril a immédiatement modifié la lecture du risque souverain camerounais. Aucun de ces acteurs n'a intérêt à une transition précipitée. Tous préfèrent le statu quo à l'inconnu. Pour ces partenaires, l'immobilisme camerounais n'est pas lu comme une crise mais comme un risque contenu, et c'est précisément cette lecture qui les dissuade de pousser au mouvement. Cette attente extérieure ne dicte pas la décision présidentielle, mais elle en renforce l'ajournement. La prudence devient une consigne implicite, et l'immobilisme un service rendu à tout le monde.
VII. Le facteur temps, ce qu'aucune signature ne peut rattraper
Reste l'argument que tout le reste suppose, et qui les commande tous. Paul Biya est peut-être maître du Cameroun, il n'est pas maître du temps.
Il faut ici comprendre la nature de l'acte. La nomination d'un vice-président n'est pas testamentaire. Elle ne se transmet pas par disposition posthume, elle ne se déclenche pas seule à l'heure venue.
C'est un décret, c'est-à-dire un acte vivant, délibéré, signé un jour précis par une main qui tient encore la plume. Nul ne pourra le faire à sa place, et rien ne le fera après lui. Voilà pourquoi le silence a valeur de réponse. L'outil est prêt depuis le 14 avril. Trois mois ont passé. La main ne l'a pas saisi.
On objectera qu'il attend le moment opportun, qu'un vieux chef prend son temps. Mais le temps, précisément, ne joue pas dans le sens qu'on imagine. Chaque semaine qui passe rend la nomination moins probable, et non plus probable. Car plus le chef s'affaiblit, plus l'acte devient lourd de conséquences. Désigner un successeur constitutionnel quand on est perçu comme diminué, ce n'est plus préparer l'avenir, c'est remettre le pouvoir immédiatement. Le nommé deviendrait aussitôt le centre réel du régime, et le président un souvenir en exercice. Voilà le piège dans toute sa cruauté, plus la nomination devient objectivement urgente, plus elle devient politiquement dangereuse pour celui qui doit la signer.
Il faut ajouter que ne pas nommer, ce n'est pas laisser un vide juridique. C'est laisser vivante l'ancienne mécanique, celle qui, faute de vice-président, renvoie la vacance au président du Sénat et à une élection dans les délais constitutionnels. La réforme prétendait sécuriser la continuité de l'État. En n'y accrochant personne, le chef montre que ce n'est pas cette continuité qu'il protège, mais sa propre liberté d'arbitrage, intacte jusqu'au dernier jour. Il a fait bâtir un filet de sécurité et l'a laissé décroché.
Alors, à quatre-vingt-treize ans, tout peut arriver à tout moment, et c'est précisément la donnée que le système ne sait pas traiter. Un régime bâti sur l'ajournement se heurte au seul adversaire qu'on ne peut pas ajourner.
VIII. La logique du non-choix, dernière forme de contrôle disponible
Mettons alors les deux options en balance, froidement.
Nommer un vice-président, c'est déclencher la guerre de tous contre le nommé, révéler ses préférences, fabriquer un rival constitutionnel, affaiblir durablement la présidence et précipiter la transition que l'on voulait maîtriser.
Ne pas nommer, c'est maintenir le flou, conserver toutes les loyautés par l'espoir, demeurer l'unique référence, et préserver l'illusion la plus précieuse de toutes, celle d'un chef qui pourrait encore décider.
Le non-choix l'emporte. Car au fond, Biya ne tranche pas parce qu'il ne veut pas être dépassé par son propre système, et qu'il préfère l'indécision à la dépossession. Ce n'est plus une tactique parmi d'autres, c'est une stratégie terminale, celle d'un pouvoir qui ne se conserve plus qu'en refusant de s'exercer. Non parce qu'elle est bonne pour le Cameroun, mais parce qu'elle est la dernière forme de contrôle encore disponible.
Conclusion éditoriale
Le Cameroun n'est plus gouverné par un chef qui décide. Il est gouverné par un chef dont la non-décision est devenue le dernier instrument de pouvoir. Reste alors une donnée que nul décret ne commande. À quatre-vingt-treize ans, la biologie est devenue un acteur politique à part entière, et c'est le seul acteur que ce système ne peut ni neutraliser, ni corrompre, ni différer.
Quant à celui qui croyait avoir tout prévu, son sort résume la faillite de l'entreprise. Ngoh Ngoh avait le pouvoir de fait. La réforme devait lui donner le pouvoir de droit. Elle lui a retiré les deux.
La réforme d'avril devait organiser l'après. Elle a produit un fauteuil que nul ne peut occuper, une faculté que nul n'ose exercer, un pays suspendu à une signature qui ne vient pas. Ceux qui l'ont conçue croyaient forger la clé de la transition. Ils avaient fabriqué le verrou, et ils se sont enfermés avec tout le monde à l'intérieur.
John Lawson