Prisonniers politiques : Quand la solidarité politique devient un bouclier humain et financier

PRISONNIERS POLITIQUES MRC Cette organisation s'oppose au sort de certains partisans d’Issa Tchiroma

Mon, 2 Nov 2026 Source: www.camerounweb.com

Le dispositif de solidarité mis en place par le MRC autour de ses militants détenus, à travers la prise en charge de leur alimentation, de la scolarité de leurs enfants et de leur défense juridique, est un moyen de préserver la dignité des prisonniers et de soutenir leurs familles, en établissant un parallèle avec le Comité de défense des ouvriers (KOR) en Pologne.

À l'ombre des prisons camerounaises, là où un régime autoritaire espère briser les corps et éteindre les consciences, une autre guerre se joue. C'est celle de la subsistance. L'engagement politique a un prix, souvent payé en années de liberté. Face à la machine répressive, la force d'un mouvement d'opposition ne se mesure donc pas seulement à sa capacité de mobilisation. Elle se jauge à sa capacité à traduire ses principes en une gamelle de nourriture, des frais de scolarité payés et une robe d'avocat déployée bénévolement devant un tribunal.

Ce vendredi 30 octobre 2026, Ghislain Meli Manfo, Gérard Tefobeau et Gabriel Mbeh ont été levés d'écrou après six ans de détention. Interpellés dans la nuit du 21 au 22 septembre 2020, à la veille des marches pacifiques du MRC, ils avaient été condamnés en décembre 2021 par le tribunal militaire de Yaoundé. Ils ont purgé leur peine jusqu'au dernier jour. Selon le Collectif Sylvain Souop, les 44 jours de garde à vue qui ont précédé leur détention provisoire n'auraient même pas été déduits. Le jour même, Maurice Kamto les recevait au siège du MRC à Odza. Ce moment révèle un modèle, celui d'un appareil politique transformé en bouclier logistique, financier et moral.

ODZA : L’HUMANITÉ COMME CONTRAT SOCIAL

Les retrouvailles d'Odza ne relevaient pas de la simple célébration partisane. Elles tenaient de la reconnaissance. Maurice Kamto a d'abord inversé l'ordre attendu. Avant de parler aux militants, il s'est adressé aux familles. « C'est sans doute dans votre patience, dans votre courage, qu'ils ont trouvé eux-mêmes le courage de tenir pendant toutes ces années. » Il leur a promis l'écoute, les conseils et le soutien du parti, au nom d'une « grande famille » qui doit le rester.

Puis il a sanctuarisé la peine subie. Les militants du MRC ne doivent leur liberté à aucune clémence. « Aucun militant du MRC n'a jamais été libéré par la maladie », a-t-il rappelé. Chacun est « allé jusqu'au bout de son calvaire ». Il a évoqué la création future d'une sorte de panthéon, un lieu où seraient recensés tous ceux qui ont payé le prix d'une lutte menée « dans la paix depuis 14 ans ». Le contrat est clair. Celui qui prend le risque maximal pour la collectivité ne sera pas abandonné par les siens.

L’INTENDANCE DE LA SURVIE

Derrière l'émotion se cache une intendance d'une rigueur peu commune. C'est à la prison centrale de Yaoundé, plus connue sous le nom de Kondengui, que les trois militants ont purgé leur peine. Là, comme à New Bell à Douala, la surpopulation et l'insalubrité sont structurelles. La détention politique y asphyxie le contestataire physiquement et financièrement. Elle frappe aussi ceux qui restent dehors.

Les témoignages des prisonniers politiques du MRC convergent sur trois piliers.

𝗟𝗲 𝗽𝗿𝗲𝗺𝗶𝗲𝗿 𝗲𝘀𝘁 𝘃𝗶𝘁𝗮𝗹. Malgré les sévices, la torture et l'insalubrité, ces détenus se décrivent comme des prisonniers « de luxe ». Ils n'ont jamais mangé la nourriture de la prison ni bu son eau. Maurice Kamto et le parti y pourvoyaient.

𝗟𝗲 𝗱𝗲𝘂𝘅𝗶è𝗺𝗲 𝗽𝗿𝗼𝘁è𝗴𝗲 𝗹𝗲 𝗳𝗼𝘆𝗲𝗿. La scolarité de leurs enfants était prise en charge. Le chantage économique qui pèse sur les familles perdait ainsi son effet. Le sacrifice des parents ne devait pas hypothéquer l'avenir des enfants.

𝗟𝗲 𝘁𝗿𝗼𝗶𝘀𝗶è𝗺𝗲 𝗲𝘀𝘁 𝗷𝘂𝗿𝗶𝗱𝗶𝗾𝘂𝗲. Le Collectif Sylvain Souop porte le nom de l'avocat qui coordonnait le collectif de défense du parti, décédé début 2020. Il a assuré gratuitement la défense des militants devant les juridictions militaires. Six ans plus tard, il suit encore leur dossier. Les trois libérés et vingt autres détenus sont attendus devant la Cour suprême le 19 novembre.

UNE LEÇON VENUE D’AILLEURS

Ce modèle n'est pas une invention camerounaise. En Pologne, après la répression des grèves de juin 1976, des intellectuels fondent en septembre de la même année le Comité de défense des ouvriers (KOR). Sa mission est simple : soutenir financièrement les familles des détenus, leur trouver des avocats et documenter les violences policières. Le KOR se finance par ses publications clandestines et par des collectes organisées à Paris et à Londres. Quatre ans plus tard naît Solidarność. La leçon est universelle. Un mouvement qui protège ses prisonniers protège sa propre durée.

LE CONTRASTE D’OCTOBRE 2025

Le contraste est saisissant avec les mouvements qui échouent à organiser cette solidarité. Au Cameroun même, de nombreux partisans d'Issa Tchiroma arrêtés lors de la crise post-électorale d'octobre 2025 ont été laissés à eux-mêmes après le départ de leur leader hors du pays. Sans logistique financière ni réseau d'avocats, le sacrifice individuel bascule vite dans l'oubli, puis dans le sentiment de trahison.

MAURICE KAMTO, L’HUMANISME COMME LIGNE DE CONDUITE

Il faut s'arrêter sur l'homme. Maurice Kamto connaît Kondengui de l'intérieur. Arrêté en janvier 2019 après les marches blanches, il a passé plus de huit mois en détention, en grande partie dans ce pénitencier. Il a été libéré le 5 octobre 2019, à la faveur d'un arrêt des poursuites. Il aurait pu tourner la page. Il a fait l'inverse. Ce vendredi, il l'a rappelé en passant aux trois libérés, presque comme une évidence. Il leur avait déjà tout dit « lorsque je vous rendais visite ».

Le leader de l'opposition n'a pas seulement pourvu à la survie de ses militants. Il est retourné les voir derrière les murs qu'il avait lui-même connus.

Cette constance ne date pas d'hier. Agrégé de droit, artisan de la victoire camerounaise dans l'affaire de Bakassi, Maurice Kamto avait une carrière toute tracée au sein de l'État. En novembre 2011, il quitte le gouvernement. L'universitaire n'avait pas mesuré toute la brutalité de la dictature. Le politicien l'a éprouvée sur sa propre peau. Il n'en a jamais tiré le moindre appel à la violence. En quatorze ans de lutte, la consigne est restée la même : la paix.

À Odza, rien dans son attitude ne relevait du triomphe. Il a demandé aux libérés la permission de commencer par leurs familles. Il s'est engagé personnellement, « à commencer par moi-même ». Il a eu une pensée pour ceux qui restent en prison. Il a conclu par une pointe d'autodérision sur ses « mauvaises habitudes d'enseignant ». C'est la marque d'un homme pour qui l'autorité ne se décrète pas. Elle se gagne par la présence et la fidélité, dans les moments où personne ne regarde.

Dans un paysage politique où l'on promet beaucoup et où l'on oublie vite, cet humanisme n'est pas un supplément d'âme. C'est une méthode. Il explique pourquoi, le jour même de leur libération, ces trois hommes ont pris le chemin d'Odza.

LA FIDÉLITÉ COMME ARME POLITIQUE

La politique de résistance ne peut faire l'économie de l'humanité. L'intendance est la condition pour que le contrat moral tienne dans la durée. Sans elle, les principes s'effondrent sous le poids de la misère matérielle.

En accueillant Ghislain Meli Manfo, Gérard Tefobeau et Gabriel Mbeh au sein d'une communauté qui a veillé sur eux pendant six ans, Maurice Kamto a rappelé une évidence trop souvent oubliée. La première force d'un mouvement d'opposition ne réside pas dans sa capacité à conquérir le pouvoir. Elle réside dans sa fidélité envers ceux qui se sacrifient pour lui.

John Lawson

Source: www.camerounweb.com